22 mars 2009
The Wire
Pour être (aussi) fort amateur de séries TV, je l'affirme haut et fort ici même : il en est peu d'aussi bonnes que The Wire.
Au premier abord, on jurerait une série policière "de plus". Ouh, l'erreur. Non, non, non... The Wire c'est tout ce qu'il y a de meilleur dans les meilleurs polars.
Ça se passe à Baltimore, Maryland, sur la côte est des États-Unis. Baltimore a ceci de particulier qu'elle est une cité majoritairement noire. Je l'ignorais moi aussi jusqu'à The Wire. Loin d'être la Cité Radieuse, elle n'en est pas pour autant un ghetto géant. Y'a du bon. Et du mauvais, aussi. Dit comme ça, c'est nul, c'est pour cela que la série le dit en cinq saisons de 10 à 13 épisodes.
On y découvre Baltimore à travers la vie d'une brigade spéciale de la police, chargée de placer sur écoute (d'où le nom de la série) un gros bonnet de la drogue. L'équipe est déjà fort attachante, avec Mc Nulty, Irlandais cabochard et porté sur la boutanche (Irlandais, quoi), le lieutenant Daniels, droit comme un I dans ses bottes, Lester le discret limier, Kima jolie métisse lesbienne, et tout un tas d'autres.
Mais l'immense qualité de cette production, c'est d'éviter la vision georgebushienne d'un monde divisé en gentils et méchants. Le ghetto, la zone, les gangs sont montrés sous leur côté (parfois insupportablement) sordide, violent, détestable, mais pas seulement. Ce monde des "bad people" est aussi, fort subtilement et sans angélisme, dépeint comme complexe (même si le mot m'irrite les couilles de trop l'entendre dans la bouche des connards faiseurs d'opinion libéraux-mais-de centre-gauche de France Inter entre autres, mais je m'égare), profondément humain, où l'écrasante misère et la loi des gangs n'empêchent ni le courage, ni l'amour, ni le reste.
Idem chez les flics, où l'on trouve autant de connards brutaux et bornés que d'être humains, attachés à l'idée de justice, obstinés, et souvent dépassés par une réalité sociale écrasante.
Impossible de résumer une œuvre de près de 60 heures, mais on peut dire qu'elle délivre une peinture extrêmement riche de la ville, qui de décor, devient en fait le sujet de l'histoire. La saison 1 s'attache au récit de l'enquête et de la lutte contre le gang Barksdale. La saison 2 se situe sur les docks de la ville, lieu de tous les trafics, mais aussi de la solidarité ouvrière petite et grande, les suivantes décrivent la corruption et les luttes de palais autour des lieux de pouvoir : mairie, Etat, Préfecture... La sixième ajoutant un regard nuancé et lucide sur le pouvoir, les limites et les contraintes de la presse.
Ce regard presque documentaire sur la ville de Baltimore, on le parcourt au côté de personnages attachants ou répugnants, mais jamais simples, jamais des archétypes. On le sait bien, rien ni personne n'est tout noir, ni tout blanc (sans mauvais jeu de mot), même si le gris de certains est bien plus foncé que d'autres...
Une fois la série "bouclée", on quitte à grands regrets des personnages que l'on a vus évoluer, lutter, mourir ou survivre mais dont chacun laisse une petite trace dans nos esprits, voire dans nos coeurs. Et une ville qu'épisode après épisode, on a appris à connaître, et peut-être, à aimer.
19 avril 2008
Inland Empire - David Lynch
Inland Empire
A David Lynch experience.
Parler d'un film comme ça, c'est un peu casse-gueule. Tant pis. J'ai trop aimé.
C'est du film d'auteur, pour sûr. On y retrouve les thèmes et obsessions du maître. Mais c'est la forme, surtout, qui déroute, bouscule, dérange et surtout, captive. Et ne ressemble à rien d'autre qu'à du... Lynch.
D'abord, les images sont sublimes (même dans l'expression de l'horreur absolue, la terreur abjecte, l'angoisse totale...), bien que filmées en numérique, avec du matos de documentariste free-lance.
Ensuite...
Se demander ce que ça "raconte", c'est peut-être se poser une mauvaise question.
Certes, on peut dégager quelques "histoires" dans ce chaos narratif, qui rappelle celui d'Eraserhead, premier long métrage de Lynch (déjà très très angoissant).
Mais ça ne suffira pas à "dire" tout le film.
Donc, ça raconte :
Une femme, interprétée par Laura Dern (époustouflante, tant pis si le qualificatif est un peu galvaudé).
Une actrice. En tous cas le plus souvent. Ou alors une pute des trottoirs d'Hollywood ? Qui "joue" qui ? Qui fantasme qui ?
C'est à dire que dans sa tête c'est un beau bordel.
Elle perd la notion du temps, mélange avant/après, rêve, délire, cauchemar, fantasme, et réalité...
Mais aussi : traite des blanches, trafic de femmes, hommes violents...
Mais aussi : scènes de vie d'une famille d'hommes-lapins hiératiques, terriblement flippants. Avec rires enregistrés en bande-son : encore plus flippant.
Et encore : des bouts de trucs inclassables. Hermétiques.
Fragments d'histoires confusément entremêlés (dans la tête de qui ???).
Et quelques instants de grâce.
De pure beauté.
A défaut donc de pouvoir dire ce qu'Inland Empire raconte, on peut essayer de cerner, un peu, de quoi ça parle.
Hm... De cinéma. Le film s'ouvre par le récit d'un début de... tournage de film. Le "cinéma dans le cinéma". Il y a aussi le motif récurrent du trottoir "of fame", celui avec les étoiles et les noms de... stars dedans. Sur lequel tapinent des filles de l'Est. Et où meurt (pour de faux ?) notre héroïne. Ça rappelle Mulholland Drive, ça...
De passion. D'amour fou (au sens propre). D'érotisme brûlant. De jalousie violente et maladive. De la domination brutale des hommes sur les femmes. On repense à Dennis Hopper dans Blue Velvet.
De folie, surtout. En fait, plus qu'un thème du film, c'est le prisme au travers duquel tout le reste est perçu. Paranoïa, schizophrénie, délires hallucinatoires... On retrouve la question du dédoublement de personnalité, thème "lynchéen" s'il en est (Laura Palmer dans Twin Peaks, le héros de Lost Highway, l'héroïne de Mulholland Drive sont tous, à des degrés divers, touchés par cette fissure psychique).
Ce n'est pas tout, mais à moins d'y consacrer des pages et des pages, on ne fera pas le tour de ce que l'on "voit" dans les trois heures de ce film.
Et Lynch s'attache à prévenir par avance toute interprétation définitive et exhaustive du film. Quelque soit l'angle d'analyse ou d'explication choisi, il y a toujours quelque chose qui "ne colle pas"... Ça horripile ou ça fascine.
Moi, ça me fascine complètement.
18 mars 2008
Carnivàle
Carnivàle (La caravane de l'étrange)
Ça aurait pu, ça aurait pu...
Là on parle de série télé.
De la bonne, a priori : c'est du HBO (qui a produit, entre autres, Six feet under, Deadwood, Les Sopranos, et plein d'autres super trucs qui font
référence dans l'univers de la série qui assure).
Au départ, ça met l'eau à
la bouche. Jugez plutôt.
Ça se passe dans l'Amérique de la Grande Récession, dans le Midwest crassouilleux et crève-la-faim, ambiance Les Raisins de la colère. La bonne idée, c'est qu'au lieu de faire dans la fresque historico-sociale, cette période trouble et rude sert en fait de décor à un récit qui tire franchement vers le fantastique.
On entre dans cet univers particulier par un superbe générique qui mêle des images de peintures baroques, de tarot divinatoire et d'actualités noir et blanc authentiques des années 1930. Le passage des unes aux autres par des fondus façon morphing suggère une continuité des motifs : l'éternelle lutte des forces du Bien contre celles du Mal. Avec un poil de magie et d'occultisme. Sur fond de crise sociale. On se frotte les mains. Voilà une ambiance pour le moins originale, qui mélange les genres d'une heureuse façon.
Le récit se construit autour des itinéraires de deux personnages.
D'un côté, le
jeune Ben Hawkins, un redneck peu
loquace, qui croise la route d'une caravane de forains un peu zarbis (d'où le
titre). Lui détient en secret des mains de guérisseur, mais répugne à s'en
servir (le syndrome "je-veux-être-un-garçon-normal").
La troupe, elle, se compose de l'assortiment bigarré qui fait le charme du
monde forain : les bateleurs au bon bagou, les mécanos, les pick-pockets, la femme à barbe,
les sœurs siamoises, le télépathe français aveugle, la diseuse de bonne
aventure, les stripteaseuses (mère et filles), l'homme-serpent... Le tout sous
la direction apparente du sieur Samson, interprété par le génial Mickael J.
Anderson (l'inquiétant nain de Twin Peaks
et Lost Highway), et celle,
occulte, d'un mystérieux "manager" invisible. Il semble vite que
l'ami Ben ne soit pas le seul à être doté de facultés étranges...
De l'autre, "frère Justin",
pasteur des pauvres, un exalté victime de visions et lui aussi doté de capacités assez spéciales...
Hum, hum, ça commence très fort...
Sauf que...
Comme des verrues sur un joli minois, de vilains petits ratés viennent
gâcher l'ensemble.
D'abord, le Ben Hawkins, qui à force d'être renfermé apparait carrément antipathique et sans
charisme. Et puis la ficelle du gars qui ne veut pas s'engager et assumer ses
pouvoirs-qui-peuvent-sauver-le-monde et puis finalement si et puis non et puis... Ca finit par brouiller l'écoute.
Ensuite, certaines intrigues
secondaires sont vraiment à la con ("Tu m'aimes ? Chais pas,
gnagnagna...").
Beaucoup de personnages
sont complètement négligés (les "freaks", par exemple), et font de la
simple figuration, alors qu'on aurait pu leur donner une tout autre profondeur.
Enfin, à force d'être ambigu, le personnage de Justin (le
prêtre), devient franchement impossible à cerner. Un coup ange, un coup démon, ça on veut
bien, mais à un moment, faut se décider et dérouler la pelote. Au lieu de quoi,
on a l'impression que les scénaristes ont géré le truc au coup par coup, sans trop savoir dans quelle direction faire évoluer le personnage (peut-être au gré des scores de l'audimat, ou du nombre attendu de saisons)...
Cette impression (ô combien familière à l'amateur de séries) de tâtonnement scénaristique se retrouve malheureusement au fil des épisodes, dont certains semblent n'avoir pour fonction que de "délayer la sauce" ou de lancer des pistes, au cas où il faudrait faire durer la série. D'ailleurs, celle-ci, que
je n'ai pas encore vue dans son intégralité (j'en suis au début de la seconde
et dernière saison) a été interrompue sans véritable dénouement,
semble-t-il.
C'est con, quand même. C'est comme acheter un super bon chapon à la ferme, et le faire trop cuire... Ou se planifier une semaine de vacances de rêve dans un paradis tropical et oublier son maillot... Enfin, ça fait un peu gâchis, quoi...
PS : un joli contrepet s'est glissé dans ce texte. Saurez-vous le retrouver ?

