Le DOA dans l'engrenage d'une mécanique implacable

Pukhtu

 

Allez, paf, on va pas tergiverser : Pukhtu est une oeuvre magistrale. Non seulement tu es incapable de laisser de côté bien longtemps chacun des deux gros pavés qui le composent (une fois pris dans la mécanique éprouvée d'une construction impeccable : sens du rythme, de la mise en scène de séquences d'action époustouflantes et ultra-réalistes, personnages romanesques à souhait, et j'en passe), mais en plus, tu en apprends plus sur le merdier afghan, le bordel des sociétés militaires privées et l'incroyable complexité de cette région du monde qu'en douze soirées Théma sur Arte. Attention, le côté thriller est loin d'être un prétexte à te balancer des chapitres copiés-collés depuis Wikipedia. Mais le fait est que tu as l'impression de mieux comprendre les enjeux de la "guerre contre la terreur" lancée depuis plus de 15 ans par les petits génies du Pentagone et qui n'en finit pas de ne jamais finir.

Si tu as lu Citoyens Clandestins il y a quelques années (ce que je te conseille très vivement de faire illico, parce que c'est très bon et assez nécessaire pour saisir tous les enjeux de Pukhtu) tu vas trouver quelques surprises, mais je n'en dis pas plus pour ne rien "divulgâcher" (comme on dit au Québec). C'est tissé de plusieurs intrigues plus ou moins entremélées, impliquant des héros à la trajectoire (et à la durée de vie) plus ou moins longue. Le roman est si foisonnant, avec tant de personnages que DOA a pris la précaution d'en faire un inventaire en annexe comme dans un roman russe.

Celui qui en est peut-être le principal, c'est Shere Khan, le Roi Lion, un chef de tribu charismatique auréolé de la gloire du héros moudjahidine de la guerre contre les Russes. Un contrebandier traditionnel, assez loin du conflit entre Talibans, Ricains et supplétifs locaux. Jusqu'au jour où sa fille adorée est tuée dans un bombardement de drone (dans une scène qui m'aurait tiré des larmes si je n'avais été, moi aussi, un guerrier afghan poilu et blindé). Dès lors, animé d'une soif de vengeance à la hauteur de la douleur contenue du bonhomme, Shere Khan devient le pire ennemi des responsables de sa perte. Voilà comment naissent les grands méchants des fables américaines. Rien que ce personnage justifierait un roman.

Mais il est loin d'être le seul. Mercenaires à moitié fondus, machines de guerres qui carburent à la dope et à l'adrénaline du combat, et accessoirement trafiquants, CIA et armée qui jouent les pucelles aux mains propres mais tirent les ficelles de ces officines douteuses, agents doubles ou triples de tous les côtés, gardes-frontières afghans corrompus et accessoirement trafiquants, journalistes courageux, barbouzes d'une kyrielle de bureaux plus ou moins concurrents, tribus en guerres intestines pour des questions d'intérêts ou d'honneur (le fameux pukhtu) héritées de deux cents générations ou datées de la veille... Bref, un foutu gloubiboulga absolument ingérable et insoluble.

Avec tout ça, chacun des personnages a une réelle profondeur, des secrets (ça oui, plein), une certaine complexité qui le rendent totalement crédible : on est loin du Blanc (les Occidentaux droit-de-la-femmiste et leurs gentils alliés) versus Noir (les affreux Talibans moyenâgeux à peine moins fréquentables que les troupes de Sauron). Chez DOA, comme, on penche à le croire, dans le vrai monde, on trouve surtout du gris. Où finalement la question religieuse compte bien moins que les questions d'honneur, de loyauté, de vengeance, ou que la bonne vieille avidité universelle et éternelle.

Faut-il le répéter ? Pukhtu est un véritable chef d'oeuvre de thriller intelligent.