Une dystopie top

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Comme beaucoup de mes contemporains, je suis assez fan de séries. J'aime que le récit prenne son temps, j'aime qu'un univers se développe dans la durée des saisons, j'aime voir évoluer ses personnages au fil des années...

J'ai découvert récemment The Handmaid's Tale, franchement très bonne, qui m'a donné envie de lire le roman qui l'a inspirée. Double plaisir donc, d'autant plus que la série (à l'écriture de laquelle l'auteure du roman a semble-t-il contribué) s'éloigne sensiblement de l'oeuvre littéraire. A l'intérêt que présente chaque récit s'ajoute celui d'observer et réfléchir à leurs différences.

Publié en 1985, le roman de Margaret Atwood décrit une société dystopique située dans un futur très proche (et très crédible). Dans le monde de la Servante Ecarlate, les Etats-Unis ont implosé suite à une guerre civile dont l'origine première est la chute spectaculaire de la fertilité qui touche apparemment l'ensemble du monde occidental. Comme réaction, peut-être, de la Nature à l'imbécillité destructrice de l'humanité.

Du coup, le ventre des femmes est devenu un enjeu majeur, et à ce petit jeu-là, c'est bien sûr les fanatiques religieux (chrétiens) qui gagnent. Gilead remplace les USA, et c'est une tyrannie théocratique bien serrée (du cul, entre autres). Un Daesh version évangéliste. La joie, quoi. Du patriarcat bien costaud, avec bigoterie à tous les étages. A Gilead, tout se fait "sous Son Oeil", et le moindre caca de pigeon est forcément "un don de Son infinie générosité". Tu saisis l'ambiance. Chacun à sa place, et chacune à la maison : les Epouses aux manettes domestiques, les Marthas à la popotte et à l'entretien général, les Servantes...

Dans ce gentil petit monde, les quelques femmes restées fécondes sont formées à devenir des Servantes de Grands du régime, c'est à dire à se faire violer à chaque ovulation dans le but d'offrir une descendance. Comme on est très chrétien, on s'appuie sur un précédent biblique (pratique, la Bible, tout y est justifié d'une manière ou d'une autre, de la lapidation à l'inceste...) et on fait ça proprement durant la "Cérémonie" rituelle, en présence de Madame (comme ça, c'est pas péché).

La narratrice-héroïne s'appelle June, ou plutôt s'appelait June et s'appelle Defred, puisque son Maître s'appelle Fred. C'est à travers son regard qu'on découvre la riante société Gileadienne, et via quelques analepses des éléments explicatifs de la montée de l'intégrisme religieux : contexte global apocalyptique, prise du pouvoir, premières mesures et finalement mise en place d'un régime totalitaire sans réelle réaction de la part de la population, partagée entre peur et adhésion au nouveau pouvoir.

Car au-delà de la question de l'oppression des femmes, véritable obsession des esprits malades de tous les tarés religieux du monde, le roman explore les questions de l'oppression tout court, de la mécanique de la domination et de celle de la soumission. Et c'est drôlement bien vu. Et assez flippant, parce que finalement c'est tellement réaliste qu'on imagine tout à fait que la même chose se (re)produise un de ces jours par chez nous, peut-être à cause de l'exaspération générale suscitée par l'arrogance réjouie de notre oligarchie libérale-cool... Ainsi, d'aveuglement volontaire en petites lâchetés, de sursauts velléitaires en renoncements, chacun finit par accepter ce qui paraissait encore récemment comme inimaginable.

On voit ainsi l'héroïne développer une relation ambiguë avec son "maître", où soumission, manipulation et attraction trouble ne sont jamais complètement étrangers les uns aux autres.

C'est aussi un récit de résistance, de ces résistances minuscules et sans beaucoup d'espoir, mais qui rendent à celle ou celui qui dit "non", même tout doucement, son humanité et sa dignité. Chez Atwood, contrairement à Orwell, toute espérance n'est pas vaine, et de regard complice en main tendue, la solidarité des rebelles est toujours possible.

The-Handmaids-Tale-Twitter-Photo-for-GGA

La série éponyme ajoute à l'oeuvre originale des éléments intéressants. Si l'essentiel du récit est centré sur Defred (Elizabeth Moss, excellente), avec voix off, celui-ci décroche de temps en temps pour se focaliser sur des personnages secondaires qui gagnent du coup une certaine épaisseur. C'est aussi l'occasion de développer les origines de Gilead, et de leur donner une couleur plus contemporaine : la question du réchauffement climatique est ainsi évoquée, et d'une façon intéressante. La théocratie gileadienne se pare de vertus écolos, selon cette bonne vieille habitude des tyrannies de présenter une facette progressiste (qu'on songe aux autoroutes nazies). Elle est aussi un peu plus ouverte et optimiste.

La saison 1 s'achève peu ou prou là où le roman se conclut. Une saison 2 est d'ores et déjà attendue, qui si elle est à la hauteur de la première devrait permettre des développements passionnants.