Du noir mais pas que

14 avril 2017

La Rage - Zygmunt Miloszewski

Le plombé polonais

La rage

C'est bien, l'Europe. Pas la machine à fabriquer de la concurrence libre et non faussée que les Européens dégueulent dans un assez bel ensemble d'ailleurs. Non, l'Europe, ce "continent" composé d'une mosaïque de peuples et de cultures. Dont la richesse se traduit entre autres dans le polar. Plus personne (de fréquentable en tous cas) n'ignore les petites (et grosses) pépites du polar nordique (ou sinon, vous en trouverez quelques exemples dans ce blog ou, encore mieux, sur celui de J-M Laharrère : ).

Eh ben il semblerait bien qu'il faille désormais compter sur le polar de l'est. En tous cas, avec Zygmunt Miłoszewski la Pologne tient son Jo Nesbo ou son Indridason.

La Rage est le troisième tome des aventures du procureur Teodor Szacki, et ça m'a donné une furieuse envie de me jeter sur les deux premiers pour les dévorer (tu as noté la métaphore filée, le lien avec le titre : La Rage ? Bien. C'est mon côté prof, ça.)

Parce que Miloszewski te fait du très bon polar, où la tension monte petit à petit pour finir carrément en thriller-haletant-pèdge-teurneur. Parce que ses personnages sont très bons, à commencer par celui du procureur Teodor Szacki, M. Balai-dans-le-cul, shériff implacable et fin limier redouté des malfrats et baladé par ses femmes (sa régulière et sa fille ado) mais qui évite l'archétype con-con du modèle américain grâce à une ironie et un humour froid qui épargne rarement son pays et ses semblables.

Parce que son intrigue est bien emberlificotée comme il faut, pleine de surprises, fausses pistes et coups de théâtre (bon, c'est vrai, parfois son super-génie du mal est peut-être un poil trop super-génie du mal pour qu'on y croie complètement, mais on ne va pas bouder son plaisir pour si peu).

Et parce qu'il nous offre, comme tout bon polar qui se respecte, une vision de son pays, en l'occurrence un regard pour le moins peu complaisant sur une Pologne vue à travers le prisme d'une ville moyenne moche, mal foutue, au climat dégueulasse, et aux dirigeants incompétents. Ce qui lui vaut paraît-il une détestation générale de la part de ses concitoyens...

Alors, quand même, que je te dise un peu de quoi il s'agit.

Ca commence avec la découverte d'un squelette tout propre. Pour Teo (je me permets ce diminutif familier en raison de l'orthographe un peu compliquée pour nous Latins de la langue polonaise) s'occuper de classer ce cas n'est qu'une formalité : il s'agit à tous les coups d'un vieux cadavre de l'époque où la région était allemande, comme il en surgit de loin en loin. Eh ben perdu ! Le mort est tout récent, et du coup son état de squelette tout propre et tout bien rangé ne peut absolument pas être normal... Secondé par un jeune et brillant assistant, son quasi-clone encore plus psychorigide que lui, le proc' mène l'enquête. Et c'est pas piqué des vers, sans mauvais jeu de mots. En gros, il est pas mal question des violences faites aux femmes, des bourreaux ordinaires, de la lâcheté des témoins, bref, tout ce qui ajouté à la boue froide et à la grisaille de l'hiver polonais ne manque pas de te donner envie de te couvrir d'un chapeau de paille et de sortir chanter à tue-tête "Ca fait rire les oiseaux, ça fait chanter les abeilles..."

[S'interroge une fois de plus sur ce plaisir un peu maso qu'il y a à se plonger dans des bouquins qui t'entraînent au profond du noir de l'âme humaine...]

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06 avril 2017

Pukhtu - DOA

Le DOA dans l'engrenage d'une mécanique implacable

Pukhtu

 

Allez, paf, on va pas tergiverser : Pukhtu est une oeuvre magistrale. Non seulement tu es incapable de laisser de côté bien longtemps chacun des deux gros pavés qui le composent (une fois pris dans la mécanique éprouvée d'une construction impeccable : sens du rythme, de la mise en scène de séquences d'action époustouflantes et ultra-réalistes, personnages romanesques à souhait, et j'en passe), mais en plus, tu en apprends plus sur le merdier afghan, le bordel des sociétés militaires privées et l'incroyable complexité de cette région du monde qu'en douze soirées Théma sur Arte. Attention, le côté thriller est loin d'être un prétexte à te balancer des chapitres copiés-collés depuis Wikipedia. Mais le fait est que tu as l'impression de mieux comprendre les enjeux de la "guerre contre la terreur" lancée depuis plus de 15 ans par les petits génies du Pentagone et qui n'en finit pas de ne jamais finir.

Si tu as lu Citoyens Clandestins il y a quelques années (ce que je te conseille très vivement de faire illico, parce que c'est très bon et assez nécessaire pour saisir tous les enjeux de Pukhtu) tu vas trouver quelques surprises, mais je n'en dis pas plus pour ne rien "divulgâcher" (comme on dit au Québec). C'est tissé de plusieurs intrigues plus ou moins entremélées, impliquant des héros à la trajectoire (et à la durée de vie) plus ou moins longue. Le roman est si foisonnant, avec tant de personnages que DOA a pris la précaution d'en faire un inventaire en annexe comme dans un roman russe.

Celui qui en est peut-être le principal, c'est Shere Khan, le Roi Lion, un chef de tribu charismatique auréolé de la gloire du héros moudjahidine de la guerre contre les Russes. Un contrebandier traditionnel, assez loin du conflit entre Talibans, Ricains et supplétifs locaux. Jusqu'au jour où sa fille adorée est tuée dans un bombardement de drone (dans une scène qui m'aurait tiré des larmes si je n'avais été, moi aussi, un guerrier afghan poilu et blindé). Dès lors, animé d'une soif de vengeance à la hauteur de la douleur contenue du bonhomme, Shere Khan devient le pire ennemi des responsables de sa perte. Voilà comment naissent les grands méchants des fables américaines. Rien que ce personnage justifierait un roman.

Mais il est loin d'être le seul. Mercenaires à moitié fondus, machines de guerres qui carburent à la dope et à l'adrénaline du combat, et accessoirement trafiquants, CIA et armée qui jouent les pucelles aux mains propres mais tirent les ficelles de ces officines douteuses, agents doubles ou triples de tous les côtés, gardes-frontières afghans corrompus et accessoirement trafiquants, journalistes courageux, barbouzes d'une kyrielle de bureaux plus ou moins concurrents, tribus en guerres intestines pour des questions d'intérêts ou d'honneur (le fameux pukhtu) héritées de deux cents générations ou datées de la veille... Bref, un foutu gloubiboulga absolument ingérable et insoluble.

Avec tout ça, chacun des personnages a une réelle profondeur, des secrets (ça oui, plein), une certaine complexité qui le rendent totalement crédible : on est loin du Blanc (les Occidentaux droit-de-la-femmiste et leurs gentils alliés) versus Noir (les affreux Talibans moyenâgeux à peine moins fréquentables que les troupes de Sauron). Chez DOA, comme, on penche à le croire, dans le vrai monde, on trouve surtout du gris. Où finalement la question religieuse compte bien moins que les questions d'honneur, de loyauté, de vengeance, ou que la bonne vieille avidité universelle et éternelle.

Faut-il le répéter ? Pukhtu est un véritable chef d'oeuvre de thriller intelligent.

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26 mars 2017

Les Salauds Gentilhommes - Scott Lynch

Besoin d'évasion ?

SG

Eh ben oui, des fois on a juste envie de partir en voyage, loin du mooonde et de ses turpituuudes...

Dans ces moments-là, si on a un peu de chance, on tombe sur

Un peu de fantasy pour le plaisir

Je continue les récréations. J'avais besoin d'un machin addictif qui se lise facilement. Et de faire une petite pause polar. J'ai essayé Scott Lynch et Les salauds gentilshommes, le tome 1 : Les mensonges de Locke Lamora. Juste ce que je recherchais. Dans la belle ville de Camorr, comme dans beaucoup d'autres endroits, mieux vaut être...

http://actudunoir.wordpress.com

ça.

Et du coup, fiouu ! On plonge. Dans Les mensonges de Locke Lamora, pour commencer.

Et dans les eaux troubles (forcément) des canaux de Camorr, la cité-état aux airs de ville italienne de la Renaissance. Avec son Duc, sa noblesse, ses bourgeois... et ses truands. En bandes organisées, sous la coupe du Capa. Mais aussi ses Alchimistes et Magiciens...

Voilà pour l'univers, l'ambiance. Mélange réussi de fantasy, de cape et d'épée, et de pas mal d'humour.

Le héros, c'est Locke Lamora, petit malin membre de la bande des Salauds Gentilhommes, mixtures d'Arsène Lupin et de Scaramouche, véritables artistes de l'arnaque et des coups improbables. Bardé de ses comparses et sous la coupe d'un faux prêtre, il multiplie les escroqueries les plus audacieuses au mépris de toutes les lois, y compris celles de la pègre. D'où une série d'embrouilles qui menacent de tourner au vinaigre...

On suit en parallèle l'histoire de la jeunesse et de l'initiation de ce jeune prodige de la mistoufle.

On ne s'ennuie pas souvent, c'est assez palpitant, les personnages déploient un impressionnant éventail de jurons imagés, et on prend plaisir à se laisser un peu surprendre par les rebondissements et coups de théâtre.

Le second tome, Des horizons rouge sang, nous emmène sur les mers aux côtés de sacrés pirates (mâles et femelles).

Quant au troisième, où il est question de coups fourrés destinés à truquer des élections sur une île de super magiciens, j'avoue que j'ai un peu calé. Ca finit par lasser à force, ces surenchères de coups toujours plus tordus, et de billard à cinq ou six bandes (de voleurs). Et puis, de ce côté-là, on a ce qu'il faut dans le monde réel.

En conclusion : à consommer volontiers à condition d'éviter les doses trop fortes.

18 mars 2017

Sous le compost - Nicolas Maleski

Du vert, mais pas que.

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Généralement, les romans où le héros raconte à la première personne ses histoires de couple, je les repose très vite sur les rayonnages de la librairie. Eh ben là, non.

En fait, si je te donne le pichte, tu vas dire "mouaif". Et tu aurais tort.

Pichte : Franck et Gisèle sont des néo-ruraux installés dans un bled de montagne. Franck et Gisèle ont trois filles. Gisèle est véto, elle bosse beaucoup beaucoup et Franck est père au foyer, ce qui semble le combler. Il s'est mis au vélo avec ses deux potes de bistrot, il est content avec ça. Il cultive son potager bio, et ça lui va bien. MAIS... Un jour un courrier anonyme lui confirme ce qu'il commençait à soupçonner : sa chérie a une liaison avec un de ses associés.

Oh là là, que tu te dis, crise du couple en milieu rural : au secours. Sauf que c'est là que Nicolas Maleski te prend à contrepied : point de fiel distillé longuement, ni de torture blanche de la jalousie. Zéro mélo, et pas de crime passionnel. (Enfin...) Bon, ça ne le réjouit pas franchement, mais il prend les cornes par le taureau et décide du coup, pourquoi pas, hein, de se taper la femme de son rival, la très coincée duc Valérie. Et c'est le début d'une série d'événements inattendus (autant pour lui que pour toi, lecteur), avec des moments franchement désopilants. On se marre à gorge déployée. Mais il y a un peu plus dans ce compost que des situations comiques : un regard plutôt chaleureux sur le microcosme du rural villageois, loin de l'insupportable condescendance de l'urbain cultivé pour les beaufs bouseux barbares. Et même une lichette de polar qui s'invite par surprise...

Tu vois, tu aurais eu tort de passer à côté.

 

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16 mars 2017

Ce que la fiction peut nous dire du pouvoir

 

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Est-ce que vous vous êtes déjà demandé comme moi, en découvrant dans un livre d'Histoire l'Ancien Régime avec ses aristocrates oisifs et dispendieux, ses monarques tout-puissants en perruques et bas de soie, ses prélats fornicateurs et intrigants, comment un tel système où tout de même 97% des gens grattaient la terre ou façonnaient dans l'atelier pour l'entretien de cette caste de parasites, vous êtes-vous demandé comme moi, donc, comment un tel régime avait pu perdurer si longtemps, de siècles en siècles ?

Il y a là quelque chose qui dérange l'intelligence, qui choque le bon sens, non ?

Peut-être restera-t-on pareillement perplexe, un jour, en se retournant sur l'histoire de nos sociétés du début-XXIème siècle.

Lorsqu'Orwell publiait 1984 en 1947, la société totalitaire qu'il décrivait portait fortement l'empreinte des cauchemars nazi et stalinien. Le propre du totalitarisme étant que le pouvoir étend son emprise jusque dans les aspects les plus intimes de la vie de l'individu. On exige de lui plus qu'une soumission : une adhésion absolue de tout son être. Pour ce faire, on utilise la coercition brutale (flics, prison, torture), en même temps qu'on s'appuie sur un besoin viscéral d'intégration, de communion (les "Deux minutes de la haine" où l'on conspue, épaule contre épaule l'ennemi commun du moment). C'est aussi une société de la surveillance permanente, jusque dans les foyers, où il faut se méfier de ses propres enfants autant que de son "télécran" et son oeil inquisiteur. On pourrait raisonnablement penser qu'une telle perspective s'est quelque peu éloignée de nous, pouvoir et domination ayant depuis longtemps revêtu les aspects nettement plus sexy du soft-power. Encore que, les dispositifs de surveillance vidéo et numérique en déploiement depuis une quinzaine d'années ont ressuscité dans le discours l'usage de la figure mythique de Big Brother...

Il n'est pas de mon propos de chercher ici à épuiser le sujet de cette oeuvre immense et magistrale, dont les échos résonnent encore aujourd'hui à nos oreilles et dont certains concepts sont toujours promis à une belle carrière (songeons à sa "novlangue" et à des termes comme "plan social", "réforme", "modernisation"...)

Je n'en garderai que deux qui me semblent particulièrement pertinents pour ce qui m'intéresse aujourd'hui.

Le premier, c'est celui de "doublepensée", c'est à dire cette capacité d'accepter en même temps deux assertions contradictoires, tout en se conformant à celle qui conforte le pouvoir.

A cet égard, la trilogie de Marc Dugain (dans l'ordre : Emprise, Quinquennat et Ultime partie) met le lecteur dans une situation inconfortable.

Ces trois romans écrits comme des thrillers (suspense, tension, personnages forts) mettent en scène des protagonistes en lesquels on reconnaît des traits d'hommes politiques ou d'Etat célèbres (sans qu'il s'agisse à proprement parler de romans à clé : chaque personnage est un composite) agissant sur la scène qui constitue leur raison de vivre : celle du pouvoir. C'est ici que 1984 nous apporte le second concept-clé qui permet de comprendre l'essentiel des enjeux des romans de Dugain (comme des vrais hommes et femmes de pouvoir) : "le pouvoir n'est pas un moyen, c'est une fin" déclare le tortionnaire O'Brien. C'est en effet une fin qui justifie tous les moyens pour les protagonistes de l'Emprise. Mais là où dans la dystopie d'Orwell le pouvoir est incarné par la figure abstraite de Big Brother qui n'existe que sous forme d'image (quand sa réalité se concrétise en un appareil politico-policier omniprésent), dans la fiction réaliste de Dugain le pouvoir est celui, bien réel, que notre Vème République confie à des hommes (surtout) et des femmes. On y découvre sans surprise le monde politique comme un panier de crabes où l'on chercherait en vain une quelconque trace de vision pour la société, d'idéal, voire même d'idée originale. Seule compte l'accession aux fonctions du pouvoir. Et bien sûr celle, suprême en notre monarchie républicaine, de Président. L'intérêt de ces livres, outre que la lecture en est addictive, est d'exposer sous le déguisement de la fiction, ce que chacun sait au fond par les brèches qu'ouvrent un scandale par-ci, un changement de camp par-là, et quelques cadavres puants qui composent une part de notre arrière-fond médiatique.

 

On suit donc, haletant, les péripéties d'aspirants à la résidence élyséenne, et leurs interactions, alliances et trahisons avec d'autres sphères de pouvoir : le PDG d'un grand groupe industriel du nucléaire (qui n'est pas Areva), le chef des services de renseignement intérieur (qui n'est pas Squarcini), un prince qatari qui espère miser sur le bon cheval, la CIA en embuscade... Plus celles de quelques victimes collatérales de ces jeux de grands où l'on flingue à coup de rumeurs, de coups fourrés... ou de flingues. Un univers sombre, peut-être fascinant, où le secret-défense et celui des affaires servent de paravent à des manoeuvres dans lesquelles l'intérêt général est une private-joke.

L'effet de dessillement est tel qu'on peut difficilement continuer de croire en nos propres institutions, ni ne pas voir derrière tout discours d'homme ou femme politique une simple opération de com' calibrée en fonction de sondages d'opinion et de ce qu'un conseiller aura jugé "porteur en terme d'image"...

A moins d'entrer à son tour dans la "doublepensée" : je sais bien que tout ça est mensonger, que nous n'avons plus prise sur grand chose, mais je continue d'y croire quand même...

Baron Noir, excellente série française que je recommande en trépignant d'enthousiasme, emprunte les même codes. Là encore on est dans l'hyper réalisme. Kad Merad y incarne une figure du PS (qui n'est pas Julien Dray), député-maire de Dunkerque "issu du peuple", prêt à toutes les magouilles ou presque (cette petite réserve évite au personnage la caricature en le présentant sous un jour complexe et presque attachant), jouant de charisme et de son influence auprès des syndicats ouvriers ou étudiants pour remonter la pente après avoir été sacrifié sur l'autel de l'ambition présidentielle (encore) du candidat de son parti.

Enfin, le très bon film de Pierre Schoeller, L'exercice de l'Etat, en raconte les cuisines en collant au plus près de son personnage de ministre des Transports, superbement incarné par Olivier Gournet, étoile montante du gouvernement dont la mission est de faire passer la pilule de la privatisation des gares. En ouvrant une fenètre sur les coulisses du pouvoir, Schoeller ajoute à notre dossier sa vision de la réalité pas très réjouissante d'un pouvoir surtout soucieux de sa propre permanence, dans le cadre contraint des politiques libérales qu'il ne vient plus à l'esprit de quiconque dans ces sphères de remettre en question. En résulte une course pathétique aux points d'opinion positives comme principale préoccupation des puissants. Certes, le ministre-Gourmet a une réelle épaisseur, des élans de sympathie sincère pour son chauffeur, même s'il n'oublie jamais qui est qui, et un côté brut de décoffrage qui détonne un peu et n'est pas pour rien dans sa popularité. Voilà qui évite au film l'écueil du portrait à charge ou de la dénonciation univoque. Dans le même ordre d'idées le personnage du directeur de cabinet (Michel Blanc épatant, à des années-lumières de Jean-Claude Dusse) incarne cette race des grands commis de l'Etat, pétris de sens du devoir et du bien commun, dont on doute quand même qu'ils suffiront à sauver notre République pourrissante...

Pahoueur

 


15 mars 2017

Eh ouais...

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28 mai 2013

Deux Goncourts pour le Prix d'un.

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Précarité des empires, éternité de la littérature

Et je grandiloque si je veux !

J'ai tourné en rond plusieurs jours après avoir terminé L'art français de la guerre, d'Alexis Jenni. Un roman superbe, puissant, ambitieux, une grande réussite. Celui-là, il fallait que j'en dise quelque chose, mais quoi ? Comment ? Bon, on en a énormément entendu parler, c'est le Goncourt 2011, il a eu droit à toute la publicité que lui vaut le prestigieux prix, amplement mérité pour autant que je puisse en juger.

Et puis, je suis tombé, peut-être par un heureux goncourt de circonstances (ha ha), sur le lauréat 2012, Le sermon sur la chute de Rome, de Jérôme Ferrari. Que j'ai dévoré d'une traite. Boum ! Boum ! Coup sur coup, deux coups de coeur, et tant pis si mes élans sont terriblement mainstream...

Ces deux romans se font étrangement écho l'un à l'autre, bien que profondément différents sur la forme, sur le fond du propos et de l'intention, également.

Si bien que ça m'a donné l'idée de parler des deux, en même temps.

Le génial Jenni, oeuvre imposante (près de 800 pages en format poche) nourrie d'Histoire est une réflexion passionnante, lucide, sur l'âme française, sur l'être français, en particulier sur l'encombrant et omniprésent héritage colonial, péché mortel de la Patrie de la langue des Lumières, qui aurait trouvé en De Gaulle son plus génial romancier (car la France se vit à travers l'écriture de son aventure collective, nous dit-il, et donc par sa langue même, langue désormais souillée par une faute impardonnable : celle qui nous a fait distinguer -car comment justifier autrement l'asservissement colonial ?- le "eux" du "nous").

Il est donc question, à travers la rencontre d'un narrateur en pleine errance et d'un vieux soldat revenu de toutes les guerres de la seconde moitié du XXème siècle (la belle, de la Résistance à la Libération et les moches, de l'Indochine à l'Algérie), de la fin tragique de l'Empire vécue du point de vue de ceux qui, au nom du devoir, ou pour continuer d'être les personnages du roman de la grandeur française ont porté l'épée, gagné les batailles, et perdu les guerres. Les soldats perdus des sales guerres de la Décolonisation.

Le livre est construit autour de cette rencontre, et du marché passé entre ces deux personnages. Victorien Salagnon, ancien combattant et peintre de toute une vie enseignera son art au narrateur qui en échange écrira le "roman vrai" de sa vie romanesque. Roman que l'on découvre, chapitre par chapitre, alternativement avec le récit à la première personne du narrateur qui permet un va-et-vient entre Histoire et quotidien, entre causes et conséquences, entre violence coloniale et France rongée par ses peurs, sa violence désormais intériorisée, mais toujours entre "eux", et "nous"...

L'écriture est exigeante, mais la langue superbe ; les personnages parlent tous comme des livres, et ça tombe bien, c'est en effet un livre qu'on lit. Qui ne cherche pas le faux effet de réel, mais assume ce qu'il est : de la littérature. L'usage que l'auteur fait parfois de la redondance, de la répétition, choix discursif assumé, peut de temps en temps décourager le lecteur, mais l'éclat des idées, du propos, justifie pleinement l'effort parfois nécessaire de celui-ci.

Si sur le Jenni (heureuse homophonie) souffle le vent de l'Histoire, c'est plutôt l'esprit de la philosophie qui inspire Jérôme Ferrari. L'oeuvre est beaucoup plus courte, ramassée, mais son titre même, et ceux des chapitres, inspirés par Saint-Augustin, indiquent déjà le point de vue. C'est avec un certain détachement, marqué par une légère ironie qui transparaît parfois, que Ferrari nous parle de l'inévitable défaite de l'être humain incapable d'empêcher l'effondrement de ses empires, de Rome à l'Empire Français, de ses amours, de la moindre de ses entreprises...

Le récit est centré principalement sur le personnage de Matthieu, qui pense, après un mémoire sur Leibniz, avoir trouvé son petit "meilleur des mondes possibles" en ouvrant avec son ami d'enfance un bistrot branché dans un petit village de sa Corse natale. Las, la même fatalité qui ruina Rome met moins de temps à emporter troquet, projet et gentil bonheur... Et puis, en Corse, on a le sens du tragique, peut-être un peu mieux qu'ailleurs.

En parallèle, on découvre les destins contrariés, chacun à son niveau, des autres générations de la famille. Bref, pas des masses d'espoir dans le bouquin de Ferrari, mais le titre laissait de toute façon peu de doute là-dessus...

Si le propos est foncièrement pessimiste, la beauté de la langue, la finesse de l'écriture, l'humour un peu grinçant font de la lecture du Sermon un vrai plaisir, eh oui.

Si Jenni semble écrire pour comprendre, comprendre l'Histoire, comprendre notre pays, Ferrari semble contempler, depuis les hauteurs d'où il sied au philosophe d'observer les causes et les effets, l'inéluctable déclin des mondes humains, petits et grands. Avec la superbe du Style.

On a coutume de demander aux écrivains pourquoi ils écrivent. La réponse appartient à chacun d'eux. Mais je sais, moi, pourquoi je lis. Pour découvrir, de temps en temps, un livre comme ces deux-là.

26 mars 2013

Aime-moi, Casanova - Antoine Chainas

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Aime-moi, Casanova, Antoine Chainas, Gallimard, 2007.

Vous avez demandé du glauque, ne quittez pas...

Il est bon, Chainas. Dans son registre. Catégorie : "dans le sordide, j'irai le plus loin possible. Puis je ferai encore un pas ou deux."

Casanova, c'est un de ses nombreux surnoms. En forme de gentil euphémisme, parce que le mec pense avec sa bite. Oui, je sais, tu vas me dire : comme tous les autres. Ben, là, tu te trompes. Lui, c'est un malade. Un vrai camé du zguègue. Et puis aussi, il pique des colères pas possibles. Le gars bien dans ses baskets, équilibré comme dans une pub pour produits bio norvégiens.

Alors, il est flic, mais genre tocard. Forcément, avec le temps qu'il passe à fourrer sa biroute partout où c'est possible (et il est très fort à trouver des endroits pour), les enquêtes, ça n'avance pas bézef.

Un jour, son partenaire disparaît, et son chef lui demande de le retrouver. Commence la descente aux enfers qui lui donne l'occasion de fréquenter la crème des clubs SM, et de nous offrir un joli panel de freaks du cul dont j'espère qu'ils n'existent que dans l'imagination fertile mais quelque peu... trouble de M. Chainas.

Le pauvre Casanova s'en prend plein plein dans sa jolie gueule, et en plus on découvre chemin faisant des petits bouts de son histoire personnelle, comment dire... Un truc entre l'horreur absolue et le désespoir total.

Bref, un personnage attachant.

Le style Chainas, il te prend, il t'attrape, et il ne te laisse plus t'enfuir. Même si tu en meurs d'envie. Avec des passages vraiment géniaux.

Je ne déflore pas trop (oups !) les surprises que tu trouveras si d'aventure tu te risques à te plonger dans ce bouquin. Enfin, si tu t'en sens le courage.

Et si tu en veux plus : .

 

 

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21 mars 2013

Le vrai monde - Natsuo Kirino

kirino-natsuo-le-vrai-mondeLe vrai monde, Natsuo Kirino, trad. Vincent Delezoide, Seuil, 2010.

Glaçant.

Le Lombric. C'est le surnom charmant que Toshiko a donné à son voisin boutonneux. Les ados ont de ces délicatesses, au Japon aussi.

Oui mais ce grand Lombric tout mou devient carrément intéressant le jour où il part en cavale après avoir massacré sa mère à coups de batte.

A quel point faut-il qu'une société soit malade pour fabriquer des jeunes aussi froids, tordus, paumés ?

Ce grand con de Lombric, pas même réellement conscient de son acte. Pas le genre Mal Absolu, grande Ame Noire ni possédé par le Démon. Juste un pauvre type qui n'aura existé que le temps de son crime immonde.

Toshi-shan, Terauchi, Yuzan et Kirarin, quatre lycéennes ni pires ni meilleures que les autres, aux prises avec leur adolescence, leurs amours, leurs petites ou grandes blessures, la pression de la réussite scolaire, leurs parents distants, fatigués, névrosés.

L'histoire est racontée à tour de rôle du point de vue de chacun de ces personnages, et c'est avec un talent bluffant que Kirino fait exister chacun d'eux, plonge le lecteur dans ces esprits qui basculent dans un "autre monde" par rejet d'une existence normée, imposée, étouffante et vide de sens. Des enfants de notre monde.

Et ça fait peur.

 

 

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18 mars 2013

La morte des tourbières - JL Nogaro

la-morte-des-tourbieres-jean-louis-nogaro-9782919066087La morte des tourbières, JL Nogaro, Editions du Caïman, 2013.

Hum...

Alors, que dire ?

D'abord, que je trouve très bien que de petits éditeurs, des passionnés, se bagarrent avec deux francs six sous pour faire découvrir des auteurs qu'ils estiment valoir le coup, y croient, et foncent.

Je me souviens, en mon jeune temps, avoir croisé par hasard un jeune écrivain qui venait de publier son premier recueil de nouvelles dans l'une de ces petites maisons. Il a fait un peu de chemin depuis, puisque M. Pascal Dessaint est désormais l'un de nos grands écrivains de noir.

Donc, soutien inconditionnel à la démarche.

Mais, comme disait l'autre, " Sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur".

Je vais donc être honnête : j'ai trouvé ce bouquin franchement mauvais.

La politique du Caïman, apparemment, c'est le polar implanté local. Un peu comme le Poulpe, mais sans Gabriel, les pieds de cochon à la Sainte-Scolasse et le Policarpov.

Donc, là, ça se passe dans le Massif Central. Le jeune Ludovic Mermoz y atterrit suité à un héritage surprise (la tante dont on n'a jamais entendu parler...) et se retrouve face à un village bizarrement hostile, pour se rendre compte que la tata a été un peu aidée pour passer de vie à trépas. Et là, oh là là, le voilà mêlé à un sombre imbroglio de concours de majorettes et de championnat de basket-ball. Je te jure.

En plus, les personnages sont complètement artificiels (parce que le trou est paumé, mais on y trouve tout de même des Roumains louches, un juif-arabe -tu vois le message ?-, des nervis probablement d'extrême-droite, et sûrement d'autres), les dialogues pas franchement enlevés, le héros plutôt antipathique (genre étudiant glandouilleur et donneur de leçons de gôche), les situations invraisemblables (le pote rencontré la veille au bistrot qui débarque juste à temps pour t'éviter la branlée du siècle...), et le style un peu tourbière, en effet.

Bref, la cata.

J'ai pris sur moi quand même d'en lire un gros bout, mais j'ai calé vers la page 83.

Sincèrement désolé, mais bon.

 

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