Du noir mais pas que

18 mars 2017

Sous le compost - Nicolas Maleski

Sous le compost, Nicolas Maleski, Fleuve, 2017

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Généralement, les romans où le héros raconte à la première personne ses histoires de couple, je les repose très vite sur les rayonnages de la librairie. Eh ben là, non.

En fait, si je te donne le pichte, tu vas dire "mouaif". Et tu aurais tort.

Pichte : Franck et Gisèle sont des néo-ruraux installés dans un bled de montagne. Franck et Gisèle ont trois filles. Gisèle est véto, elle bosse beaucoup beaucoup et Franck est père au foyer, ce qui semble le combler. Il s'est mis au vélo avec ses deux potes de bistrot, il est content avec ça. Il cultive son potager bio, et ça lui va bien. MAIS... Un jour un courrier anonyme lui confirme ce qu'il commençait à soupçonner : sa chérie a une liaison avec un de ses associés.

Oh là là, que tu te dis, crise du couple en milieu rural : au secours. Sauf que c'est là que Nicolas Maleski te prend à contrepied : point de fiel distillé longuement, ni de torture blanche de la jalousie. Zéro mélo, et pas de crime passionnel. (Enfin...) Bon, ça ne le réjouit pas franchement, mais il prend les cornes par le taureau et décide du coup, pourquoi pas, hein, de se taper la femme de son rival, la très coincée duc Valérie. Et c'est le début d'une série d'événements inattendus (autant pour lui que pour toi, lecteur), avec des moments franchement désopilants. On se marre à gorge déployée. Mais il y a un peu plus dans ce compost que des situations comiques : un regard plutôt chaleureux sur le microcosme du rural villageois, loin de l'insupportable condescendance de l'urbain cultivé pour les beaufs bouseux barbares. Et même une lichette de polar qui s'invite par surprise...

Tu vois, tu aurais eu tort de passer à côté.

 

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16 mars 2017

Ce que la fiction peut nous dire du pouvoir

 

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Est-ce que vous vous êtes déjà demandé comme moi, en découvrant dans un livre d'Histoire l'Ancien Régime avec ses aristocrates oisifs et dispendieux, ses monarques tout-puissants en perruques et bas de soie, ses prélats fornicateurs et intrigants, comment un tel système où tout de même 97% des gens grattaient la terre ou façonnaient dans l'atelier pour l'entretien de cette caste de parasites, vous êtes-vous demandé comme moi, donc, comment un tel régime avait pu perdurer si longtemps, de siècles en siècles ?

Il y a là quelque chose qui dérange l'intelligence, qui choque le bon sens, non ?

Peut-être restera-t-on pareillement perplexe, un jour, en se retournant sur l'histoire de nos sociétés du début-XXIème siècle.

Lorsqu'Orwell publiait 1984 en 1947, la société totalitaire qu'il décrivait portait fortement l'empreinte des cauchemars nazi et stalinien. Le propre du totalitarisme étant que le pouvoir étend son emprise jusque dans les aspects les plus intimes de la vie de l'individu. On exige de lui plus qu'une soumission : une adhésion absolue de tout son être. Pour ce faire, on utilise la coercition brutale (flics, prison, torture), en même temps qu'on s'appuie sur un besoin viscéral d'intégration, de communion (les "Deux minutes de la haine" où l'on conspue, épaule contre épaule l'ennemi commun du moment). C'est aussi une société de la surveillance permanente, jusque dans les foyers, où il faut se méfier de ses propres enfants autant que de son "télécran" et son oeil inquisiteur. On pourrait raisonnablement penser qu'une telle perspective s'est quelque peu éloignée de nous, pouvoir et domination ayant depuis longtemps revêtu les aspects nettement plus sexy du soft-power. Encore que, les dispositifs de surveillance vidéo et numérique en déploiement depuis une quinzaine d'années ont ressuscité dans le discours l'usage de la figure mythique de Big Brother...

Il n'est pas de mon propos de chercher ici à épuiser le sujet de cette oeuvre immense et magistrale, dont les échos résonnent encore aujourd'hui à nos oreilles et dont certains concepts sont toujours promis à une belle carrière (songeons à sa "novlangue" et à des termes comme "plan social", "réforme", "modernisation"...)

Je n'en garderai que deux qui me semblent particulièrement pertinents pour ce qui m'intéresse aujourd'hui.

Le premier, c'est celui de "doublepensée", c'est à dire cette capacité d'accepter en même temps deux assertions contradictoires, tout en se conformant à celle qui conforte le pouvoir.

A cet égard, la trilogie de Marc Dugain (dans l'ordre : Emprise, Quinquennat et Ultime partie) met le lecteur dans une situation inconfortable.

Ces trois romans écrits comme des thrillers (suspense, tension, personnages forts) mettent en scène des protagonistes en lesquels on reconnaît des traits d'hommes politiques ou d'Etat célèbres (sans qu'il s'agisse à proprement parler de romans à clé : chaque personnage est un composite) agissant sur la scène qui constitue leur raison de vivre : celle du pouvoir. C'est ici que 1984 nous apporte le second concept-clé qui permet de comprendre l'essentiel des enjeux des romans de Dugain (comme des vrais hommes et femmes de pouvoir) : "le pouvoir n'est pas un moyen, c'est une fin" déclare le tortionnaire O'Brien. C'est en effet une fin qui justifie tous les moyens pour les protagonistes de l'Emprise. Mais là où dans la dystopie d'Orwell le pouvoir est incarné par la figure abstraite de Big Brother qui n'existe que sous forme d'image (quand sa réalité se concrétise en un appareil politico-policier omniprésent), dans la fiction réaliste de Dugain le pouvoir est celui, bien réel, que notre Vème République confie à des hommes (surtout) et des femmes. On y découvre sans surprise le monde politique comme un panier de crabes où l'on chercherait en vain une quelconque trace de vision pour la société, d'idéal, voire même d'idée originale. Seule compte l'accession aux fonctions du pouvoir. Et bien sûr celle, suprême en notre monarchie républicaine, de Président. L'intérêt de ces livres, outre que la lecture en est addictive, est d'exposer sous le déguisement de la fiction, ce que chacun sait au fond par les brèches qu'ouvrent un scandale par-ci, un changement de camp par-là, et quelques cadavres puants qui composent une part de notre arrière-fond médiatique.

 

On suit donc, haletant, les péripéties d'aspirants à la résidence élyséenne, et leurs interactions, alliances et trahisons avec d'autres sphères de pouvoir : le PDG d'un grand groupe industriel du nucléaire (qui n'est pas Areva), le chef des services de renseignement intérieur (qui n'est pas Squarcini), un prince qatari qui espère miser sur le bon cheval, la CIA en embuscade... Plus celles de quelques victimes collatérales de ces jeux de grands où l'on flingue à coup de rumeurs, de coups fourrés... ou de flingues. Un univers sombre, peut-être fascinant, où le secret-défense et celui des affaires servent de paravent à des manoeuvres dans lesquelles l'intérêt général est une private-joke.

L'effet de dessillement est tel qu'on peut difficilement continuer de croire en nos propres institutions, ni ne pas voir derrière tout discours d'homme ou femme politique une simple opération de com' calibrée en fonction de sondages d'opinion et de ce qu'un conseiller aura jugé "porteur en terme d'image"...

A moins d'entrer à son tour dans la "doublepensée" : je sais bien que tout ça est mensonger, que nous n'avons plus prise sur grand chose, mais je continue d'y croire quand même...

Baron Noir, excellente série française que je recommande en trépignant d'enthousiasme, emprunte les même codes. Là encore on est dans l'hyper réalisme. Kad Merad y incarne une figure du PS (qui n'est pas Julien Dray), député-maire de Dunkerque "issu du peuple", prêt à toutes les magouilles ou presque (cette petite réserve évite au personnage la caricature en le présentant sous un jour complexe et presque attachant), jouant de charisme et de son influence auprès des syndicats ouvriers ou étudiants pour remonter la pente après avoir été sacrifié sur l'autel de l'ambition présidentielle (encore) du candidat de son parti.

Enfin, le très bon film de Pierre Schoeller, L'exercice de l'Etat, en raconte les cuisines en collant au plus près de son personnage de ministre des Transports, superbement incarné par Olivier Gournet, étoile montante du gouvernement dont la mission est de faire passer la pilule de la privatisation des gares. En ouvrant une fenètre sur les coulisses du pouvoir, Schoeller ajoute à notre dossier sa vision de la réalité pas très réjouissante d'un pouvoir surtout soucieux de sa propre permanence, dans le cadre contraint des politiques libérales qu'il ne vient plus à l'esprit de quiconque dans ces sphères de remettre en question. En résulte une course pathétique aux points d'opinion positives comme principale préoccupation des puissants. Certes, le ministre-Gourmet a une réelle épaisseur, des élans de sympathie sincère pour son chauffeur, même s'il n'oublie jamais qui est qui, et un côté brut de décoffrage qui détonne un peu et n'est pas pour rien dans sa popularité. Voilà qui évite au film l'écueil du portrait à charge ou de la dénonciation univoque. Dans le même ordre d'idées le personnage du directeur de cabinet (Michel Blanc épatant, à des années-lumières de Jean-Claude Dusse) incarne cette race des grands commis de l'Etat, pétris de sens du devoir et du bien commun, dont on doute quand même qu'ils suffiront à sauver notre République pourrissante...

Pahoueur

 

15 mars 2017

Eh ouais...

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28 mai 2013

Deux Goncourts pour le Prix d'un.

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Précarité des empires, éternité de la littérature

Et je grandiloque si je veux !

J'ai tourné en rond plusieurs jours après avoir terminé L'art français de la guerre, d'Alexis Jenni. Un roman superbe, puissant, ambitieux, une grande réussite. Celui-là, il fallait que j'en dise quelque chose, mais quoi ? Comment ? Bon, on en a énormément entendu parler, c'est le Goncourt 2011, il a eu droit à toute la publicité que lui vaut le prestigieux prix, amplement mérité pour autant que je puisse en juger.

Et puis, je suis tombé, peut-être par un heureux goncourt de circonstances (ha ha), sur le lauréat 2012, Le sermon sur la chute de Rome, de Jérôme Ferrari. Que j'ai dévoré d'une traite. Boum ! Boum ! Coup sur coup, deux coups de coeur, et tant pis si mes élans sont terriblement mainstream...

Ces deux romans se font étrangement écho l'un à l'autre, bien que profondément différents sur la forme, sur le fond du propos et de l'intention, également.

Si bien que ça m'a donné l'idée de parler des deux, en même temps.

Le génial Jenni, oeuvre imposante (près de 800 pages en format poche) nourrie d'Histoire est une réflexion passionnante, lucide, sur l'âme française, sur l'être français, en particulier sur l'encombrant et omniprésent héritage colonial, péché mortel de la Patrie de la langue des Lumières, qui aurait trouvé en De Gaulle son plus génial romancier (car la France se vit à travers l'écriture de son aventure collective, nous dit-il, et donc par sa langue même, langue désormais souillée par une faute impardonnable : celle qui nous a fait distinguer -car comment justifier autrement l'asservissement colonial ?- le "eux" du "nous").

Il est donc question, à travers la rencontre d'un narrateur en pleine errance et d'un vieux soldat revenu de toutes les guerres de la seconde moitié du XXème siècle (la belle, de la Résistance à la Libération et les moches, de l'Indochine à l'Algérie), de la fin tragique de l'Empire vécue du point de vue de ceux qui, au nom du devoir, ou pour continuer d'être les personnages du roman de la grandeur française ont porté l'épée, gagné les batailles, et perdu les guerres. Les soldats perdus des sales guerres de la Décolonisation.

Le livre est construit autour de cette rencontre, et du marché passé entre ces deux personnages. Victorien Salagnon, ancien combattant et peintre de toute une vie enseignera son art au narrateur qui en échange écrira le "roman vrai" de sa vie romanesque. Roman que l'on découvre, chapitre par chapitre, alternativement avec le récit à la première personne du narrateur qui permet un va-et-vient entre Histoire et quotidien, entre causes et conséquences, entre violence coloniale et France rongée par ses peurs, sa violence désormais intériorisée, mais toujours entre "eux", et "nous"...

L'écriture est exigeante, mais la langue superbe ; les personnages parlent tous comme des livres, et ça tombe bien, c'est en effet un livre qu'on lit. Qui ne cherche pas le faux effet de réel, mais assume ce qu'il est : de la littérature. L'usage que l'auteur fait parfois de la redondance, de la répétition, choix discursif assumé, peut de temps en temps décourager le lecteur, mais l'éclat des idées, du propos, justifie pleinement l'effort parfois nécessaire de celui-ci.

Si sur le Jenni (heureuse homophonie) souffle le vent de l'Histoire, c'est plutôt l'esprit de la philosophie qui inspire Jérôme Ferrari. L'oeuvre est beaucoup plus courte, ramassée, mais son titre même, et ceux des chapitres, inspirés par Saint-Augustin, indiquent déjà le point de vue. C'est avec un certain détachement, marqué par une légère ironie qui transparaît parfois, que Ferrari nous parle de l'inévitable défaite de l'être humain incapable d'empêcher l'effondrement de ses empires, de Rome à l'Empire Français, de ses amours, de la moindre de ses entreprises...

Le récit est centré principalement sur le personnage de Matthieu, qui pense, après un mémoire sur Leibniz, avoir trouvé son petit "meilleur des mondes possibles" en ouvrant avec son ami d'enfance un bistrot branché dans un petit village de sa Corse natale. Las, la même fatalité qui ruina Rome met moins de temps à emporter troquet, projet et gentil bonheur... Et puis, en Corse, on a le sens du tragique, peut-être un peu mieux qu'ailleurs.

En parallèle, on découvre les destins contrariés, chacun à son niveau, des autres générations de la famille. Bref, pas des masses d'espoir dans le bouquin de Ferrari, mais le titre laissait de toute façon peu de doute là-dessus...

Si le propos est foncièrement pessimiste, la beauté de la langue, la finesse de l'écriture, l'humour un peu grinçant font de la lecture du Sermon un vrai plaisir, eh oui.

Si Jenni semble écrire pour comprendre, comprendre l'Histoire, comprendre notre pays, Ferrari semble contempler, depuis les hauteurs d'où il sied au philosophe d'observer les causes et les effets, l'inéluctable déclin des mondes humains, petits et grands. Avec la superbe du Style.

On a coutume de demander aux écrivains pourquoi ils écrivent. La réponse appartient à chacun d'eux. Mais je sais, moi, pourquoi je lis. Pour découvrir, de temps en temps, un livre comme ces deux-là.

26 mars 2013

Aime-moi, Casanova - Antoine Chainas

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Aime-moi, Casanova, Antoine Chainas, Gallimard, 2007.

Vous avez demandé du glauque, ne quittez pas...

Il est bon, Chainas. Dans son registre. Catégorie : "dans le sordide, j'irai le plus loin possible. Puis je ferai encore un pas ou deux."

Casanova, c'est un de ses nombreux surnoms. En forme de gentil euphémisme, parce que le mec pense avec sa bite. Oui, je sais, tu vas me dire : comme tous les autres. Ben, là, tu te trompes. Lui, c'est un malade. Un vrai camé du zguègue. Et puis aussi, il pique des colères pas possibles. Le gars bien dans ses baskets, équilibré comme dans une pub pour produits bio norvégiens.

Alors, il est flic, mais genre tocard. Forcément, avec le temps qu'il passe à fourrer sa biroute partout où c'est possible (et il est très fort à trouver des endroits pour), les enquêtes, ça n'avance pas bézef.

Un jour, son partenaire disparaît, et son chef lui demande de le retrouver. Commence la descente aux enfers qui lui donne l'occasion de fréquenter la crème des clubs SM, et de nous offrir un joli panel de freaks du cul dont j'espère qu'ils n'existent que dans l'imagination fertile mais quelque peu... trouble de M. Chainas.

Le pauvre Casanova s'en prend plein plein dans sa jolie gueule, et en plus on découvre chemin faisant des petits bouts de son histoire personnelle, comment dire... Un truc entre l'horreur absolue et le désespoir total.

Bref, un personnage attachant.

Le style Chainas, il te prend, il t'attrape, et il ne te laisse plus t'enfuir. Même si tu en meurs d'envie. Avec des passages vraiment géniaux.

Je ne déflore pas trop (oups !) les surprises que tu trouveras si d'aventure tu te risques à te plonger dans ce bouquin. Enfin, si tu t'en sens le courage.

Et si tu en veux plus : .

 

 

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21 mars 2013

Le vrai monde - Natsuo Kirino

kirino-natsuo-le-vrai-mondeLe vrai monde, Natsuo Kirino, trad. Vincent Delezoide, Seuil, 2010.

Glaçant.

Le Lombric. C'est le surnom charmant que Toshiko a donné à son voisin boutonneux. Les ados ont de ces délicatesses, au Japon aussi.

Oui mais ce grand Lombric tout mou devient carrément intéressant le jour où il part en cavale après avoir massacré sa mère à coups de batte.

A quel point faut-il qu'une société soit malade pour fabriquer des jeunes aussi froids, tordus, paumés ?

Ce grand con de Lombric, pas même réellement conscient de son acte. Pas le genre Mal Absolu, grande Ame Noire ni possédé par le Démon. Juste un pauvre type qui n'aura existé que le temps de son crime immonde.

Toshi-shan, Terauchi, Yuzan et Kirarin, quatre lycéennes ni pires ni meilleures que les autres, aux prises avec leur adolescence, leurs amours, leurs petites ou grandes blessures, la pression de la réussite scolaire, leurs parents distants, fatigués, névrosés.

L'histoire est racontée à tour de rôle du point de vue de chacun de ces personnages, et c'est avec un talent bluffant que Kirino fait exister chacun d'eux, plonge le lecteur dans ces esprits qui basculent dans un "autre monde" par rejet d'une existence normée, imposée, étouffante et vide de sens. Des enfants de notre monde.

Et ça fait peur.

 

 

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18 mars 2013

La morte des tourbières - JL Nogaro

la-morte-des-tourbieres-jean-louis-nogaro-9782919066087La morte des tourbières, JL Nogaro, Editions du Caïman, 2013.

Hum...

Alors, que dire ?

D'abord, que je trouve très bien que de petits éditeurs, des passionnés, se bagarrent avec deux francs six sous pour faire découvrir des auteurs qu'ils estiment valoir le coup, y croient, et foncent.

Je me souviens, en mon jeune temps, avoir croisé par hasard un jeune écrivain qui venait de publier son premier recueil de nouvelles dans l'une de ces petites maisons. Il a fait un peu de chemin depuis, puisque M. Pascal Dessaint est désormais l'un de nos grands écrivains de noir.

Donc, soutien inconditionnel à la démarche.

Mais, comme disait l'autre, " Sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur".

Je vais donc être honnête : j'ai trouvé ce bouquin franchement mauvais.

La politique du Caïman, apparemment, c'est le polar implanté local. Un peu comme le Poulpe, mais sans Gabriel, les pieds de cochon à la Sainte-Scolasse et le Policarpov.

Donc, là, ça se passe dans le Massif Central. Le jeune Ludovic Mermoz y atterrit suité à un héritage surprise (la tante dont on n'a jamais entendu parler...) et se retrouve face à un village bizarrement hostile, pour se rendre compte que la tata a été un peu aidée pour passer de vie à trépas. Et là, oh là là, le voilà mêlé à un sombre imbroglio de concours de majorettes et de championnat de basket-ball. Je te jure.

En plus, les personnages sont complètement artificiels (parce que le trou est paumé, mais on y trouve tout de même des Roumains louches, un juif-arabe -tu vois le message ?-, des nervis probablement d'extrême-droite, et sûrement d'autres), les dialogues pas franchement enlevés, le héros plutôt antipathique (genre étudiant glandouilleur et donneur de leçons de gôche), les situations invraisemblables (le pote rencontré la veille au bistrot qui débarque juste à temps pour t'éviter la branlée du siècle...), et le style un peu tourbière, en effet.

Bref, la cata.

J'ai pris sur moi quand même d'en lire un gros bout, mais j'ai calé vers la page 83.

Sincèrement désolé, mais bon.

 

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Broken - Karin Slaughter

Karin-Slughter-BrokenBroken, Karin Slaughter, trad. Bernard Ferry, Grasset, 2013.

Mouif...

De Karin Slaughter, j'avais plutôt apprécié son précédent, Genesis. Du thriller classique, avec tout ce qu'il faut dedans.

Là... Bof. Pas très emballé. Peut-être parce qu'enfiler deux thrillers de suite (eh oui, je lis peu en ce moment. J'ai mes raisons, non mais alors), ça fait ressortir les ficelles employées, qui sont, reconnaissons-le, un peu toujours les mêmes. Du coup, pour que ça prenne, il faut vraiment qu'il y ait un petit truc en plus : un style d'écriture (bon, en général ça n'est pas trop de ce côté-là que ça se distingue, sauf avec des DOA, ou des Chainas), des personnages un peu hors du lot, des situations, une trouvaille particulièrement surprenante... Et que ça reste à peu près cohérent et crédible par-dessus le marché.

Bref.

Dans mon précédent billet, je relevais l'une de ces ficelles que je commence à trouver un peu gonflante chez les auteurs états-uniens, celle de la guéguerre de territoire entre les polices, le c'est-pas-un-gars-de-la-grande-ville-qui-va-venir-faire-la-loi-dans-MA-ville vs on-va-pas-laisser-des-culs-terreux-foirer-cette-affaire...

Eh ben, pas de bol, c'est pile-poil là-dessus que repose l'essentiel du dernier Slaughter.

Alors, pour commencer, bien entendu, un bon petit meurtre : une jeune étudiante, sympa, méritante, issue d'une famille de petits blancs pas cools, mais qui, manque de pot, paf, se fait trucider près d'un lac, et en plus c'est l'hiver et ça caille.

La police locale (les culs-terreux, donc) pense trouver vite fait le coupable : un demeuré qui a (lui aussi) la malchance de se retrouver face aux flics avec une cagoule sur la tête et un couteau sanguinolant dans la main et de planter ce dernier dans le bidon de l'un d'eux au moment de son interpellation. Y'en a, vraiment, on se demande s'ils ne le font pas un peu exprès...

Résultat : au poste, après séance de chaussettes à clous (on ne touche pas à un collègue, c'est pas compliqué à comprendre, bordel !), et suicide du jeune déficient intellectuel.

Affaire classée.

Sauf que non, parce que, ce coup-ci, ce sont les flics qui sont maffrés : tout ça se passe dans la ville d'origine de Sara Linton (déjà croisée dans le Genesis sus-cité, et apparemment dans pas mal d'autres bouquins), veuve toujours inconsolable du précédent chef des flics de la petite bourgade, qui justement rentre passer les fêtes de Thanksgiving dans sa famille (quand le sort s'acharne, hein...), et connaît le prétendu assassin, assez en tous cas pour être sûre de son innocence. Qui appelle ses vieux potes du GBI (apparemment version géorgienne du FBI, mais je n'en jurerais point), histoire de venir y voir de plus près. Eh oui, parce que la fliquette qui est en charge de l'affaire est la même que Sara rend responsable de la mort de son bien-aimé, alors forcément, elle l'a un peu en travers.

Bon. Alors, on envoie Will Trent, dyslexique camouflé, (faudra quand même un jour m'expliquer comment il a passé à travers les exams, ou concours, enfin, j'imagine que même en Georgie on ne recrute pas les super-enquêteurs en costard par tirage au sort) et personnage récurrent numéro deux, privé de sa comparse en couches, mais toujours affublé d'une épouse-un-peu-compliquée). Et là, évidemment, tous les bouseux-du-coin en uniforme serrent les coudes, parce que, hein, etc. Surtout qu'en plus ils ne sont pas hyper blanc-bleu, avec leur (nouveau depuis la mort de l'autre) chef alcoolo, et la jeunette bordeline...

Et là, j'ai trouvé que ça traînasse un peu, Trent découvre bien sûr les foirages de ses collègues locaux, qui lui font la vie dure en retour, et voili-voilà. Entre-temps, le tueur remet ça sur l'ex de la première victime, et sinon, Willy se coltine la maman de Sara qui lui remplit la panse de bons plats rustiques et le titille un peu parce qu'elle pense qu'il serait temps que sa tristouille de fille se recase, et qu'il est plutôt bien fait de sa personne, le gars.

Qu'on se rassure, il y a quelques surprises et retournements de situation, donc on va quand même jusqu'au bout du bouquin. Mais sans exaltation exagérée.

Parution le 10 avril, si ça vous tente.

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02 mars 2013

Ne réveillez pas le diable qui dort - John Verdon

9782246803096Ne réveillez pas le diable qui dort, John Verdon, trad. P. Bonnet et S. Boulongne, Grasset, 2013.

Mais un blog qui dort, si, vous pouvez.

Bon bon bon, me revoilà. Comme Johnny, j'ai du mal à dire adieu pour toujours au succès, à la gloire et à tout ce qui va avec. Surtout quand les éditeurs me supplient à genoux de parler de leurs bouquins et surenchérissent dans les cadeaux extravagants destinés à se gagner mes bonnes grâces. Que voulez-vous...

Alors, voici donc le dernier John Verdon, dont le N'ouvre pas les yeux m'avait déjà pas mal plu.

Impression d'ensemble : un bon thriller, plein de surprises, de fausses pistes, qui ballade son lecteur de suppositions erronées en hypothèses foireuses et ne se dévoile qu'à la toute fin, avec des moments où il flippe un peu, le lecteur, et quelques accélérations où il se retient, le lecteur, d'aller faire pipi pour finir le chapitre. Bref, un thriller qui fait le job. Bon, on n'en reparlera pas dans cent ans, mais faire passer quelques heures de plaisir à ce cher lecteur, c'est un objectif tout à fait honorable, et que peu savent atteindre.

De quoi qu'ça cause ?

Alors, c'est Gurney, le même flic retraité, champion des élucidations d'énigmes insolubles, qui se remet tant bien que mal des séquelles de ses dernières aventures (voir plus haut), qui l'ont laissé plutôt amoché, déprimé et pas mal parano. Heureusement que sa chère et tendre Madeleine est là, avec sa compréhension inépuisable, son boulot à la clinique du coin et son jardinage. N'empêche qu'il s'emmerde sec, le père Gurney, et tourne un peu en rond dans ses pantoufles et sa belle maison au milieu des bois. Heureusement (il y a des gens qui ont de la chance), une vieille connaissance le contacte pour lui demander un petit service (et là le lecteur se doute que le petit service va s'avérer plus compliqué que ça) : coacher la fille d'icelle (c'est à dire de la vieille connaissance en question, une femme dont je ne sais plus exactement quel degré d'ambiguïté elle a eu cultivé avec lui, mais on s'en fout pour la suite) qui se lance dans le journalisme et a besoin d'un regard expert pour mener à bien son projet de fin d'études parrainé par une chaîne câblée bien racoleuse et bien réac genre Fox News, projet qui consiste à interroger dix ans après les proches des victimes d'un serial killer particulièrement retors et jamais arrêté, le Bon Berger.

Comme le lecteur s'en doutait au moment du coup de fil de la vieille connaissance qui, etc, ce qui devait être une l'affaire d'une journée et se limiter à deux-trois conseils pour ne pas dire trop de conneries devient un vrai sac de noeuds. D'abord parce que l'ex-petit copain de la minette semble bien dérangé dans le style inquiétant, et se livre selon toute apparence à un harcèlement malsain, mais surtout parce que tout laisse à penser que le Bon Berger rôde toujours et n'apprécie pas des masses la publicité faite sur son cas et ses exploits passés. Par-dessus le marché, Gurney, qui a retrouvé sa niaque, se rend compte que l'enquête menée dix ans auparavant est à peu près aussi bien ficelée qu'une robe de strip-teaseuse, ce qui ne manque pas de gonfler pontes du FBI et experts psy trop sûrs d'eux...

Ce qui m'amène, justement, à partager une réflexion que je me fais depuis pas mal de temps. Tant pis, il ne fallait pas insister.

Les conflits inter-polices (typiquement fédéraux VS locaux, police urbaine VS shériff du comté, etc.), les rivalités interpersonnelles sont un ressort des plus classiques dans les polars américains. Bien souvent, savoir qui va arrêter le bad guy est plus important que de l'arrêter tout court. Et les good guys ne le sont plus tellement entre eux dès lors qu'il s'agit de pourrir le supérieur, le subalterne, le collègue pas assez pro, voire, dédain suprême, incapable de faire le job.

Difficile de ne pas y voir un reflet, peut-être à peine déformé par les enjeux émotionnels liés aux enquêtes sur des crimes dégueux, et plus généralement à la fréquentation assidue de la merde humaine la plus noire, d'une société tout entière gagnée à la philosophie du management par la peur, la mise en concurrence permanente de chacun contre tous, d'une société de la méfiance et du stress, où par contrecoup le cocon familial devient le seul refuge où tendresse, amour et compréhension ont encore droit de cité. La Madeleine de Gurney.

Après ces fulgurances philosophico-sociologiques, il ne me reste plus qu'à vous souhaiter bonne lecture, et à vous dire... A bientôt !

PS : Ne réveillez pas le diable qui dort sort le 13 mars.

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04 juin 2012

La vie très privée de Mr Sim - Jonathan Coe

41gPqpcMopLLa vie très privée de Mr. Sim, Jonathan Coe, trad. Josée Kamoun, Gallimard, 2011.

La vie de Maxwell Sim n'est qu'une succession de demi-échecs. Scolaires, professionnels, amoureux, amicaux... Sa femme l'a quitté depuis peu, et sa fille semble ne le regretter que modérément. Rien d'étonnant à ce qu'à l'approche de la cinquantaine il se trimbale une dépression rampante.

Une tentative (ratée) de renouer avec un père peu aimant exilé en Australie est pourtant le début d'une série de hasards, de rencontres, qui vont donner un nouveau tournant à sa peu glorieuse existence : une mère et sa fille dont la complicité le bouleverse, aperçues la terrasse d'un resto chic, une jeune voisine d'avion sympathique et dotée d'un oncle fantasque, un vieux pote qui lui propose un petit job...

Justement, le job : remonter jusqu'à l'extrême Nord des îles britanniques au volant d'une voiture hybride munie d'un GPS à la voix charmante (dont il va tomber amoureux) pour promouvoir une marque de brosses à dents bio. Et voilà notre raté parti en voyage à travers l'Angleterre, vers de nouvelles rencontres plus ou moins fortuites, et surtout vers un passé tragi-comique où son destin de perdant systématique s'est noué.

On retrouve à la fois l'humour souvent irrésistible de Jonathan Coe, avec ses situations qui oscillent entre absurde et grotesque, où le rire sauve toujours d'une vision trop désespérante de la vie, ses interrogations sur le poids de l'enfance, du passé, des rencontres, des occasions manquées et des malentendus dans le parcours des individus, et un regard lucide et critique sur le mode contemporain, la fabrique de la solitude moderne dans un monde hyper-communiquant.

Avec en prime un final quelque peu borgesien.

Allez, en résumé : encore un très bon roman de Mr Coe.

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