Du noir mais pas que

20 mai 2017

Station Eleven - Emily St John Mandel

Etre original ou ne pas être

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Alors c'est étrange... Je venais de finir le second tome de U4, série en quatre volumes classée "littérature jeunesse" (qui au passage vaut surtout pour le tome Stéphane, de Vincent Villeminot), qui met en scène une France ravagée par une épidémie mortelle de grippe ne laissant en vie que les ados entre 13 et 18 ans. Et puis je tombe sur Station Eleven, qui se passe dans un futur où 99,9% de la population a été décimée par une épidémie mortelle de grippe. Et COMME PAR HASARD, ça fait quinze jours que je me traîne une saloperie de grippe qui ne veut pas passer... FAUT-IL Y VOIR UN SIGNE ???

Voilà, donc, c'est vrai que le thème du monde-ravagé-par-un-sale-gros-virus-et-comment-on-vit-après, ça a déjà été largement traité par la littérature, la BD, le cinoche... Et plus généralement le post-apocalyptique revient en force depuis un certain temps (Je suis toujours traumatisé par La Route de Cormac Mc Carthy). On se demande bien pourquoi...

Du coup, c'est un peu comme le trileur, on peut chi  pondre un produit standard, sans originalité mais qui marchera pas trop mal, parce qu'on sait qu'il y a toujours une demande de la part de lecteurs qui cherchent surtout à retrouver la même chose d'un livre à l'autre (d'où, peut-être, une certaine mauvaise répution du polar, de la SF, la fantasy). Après tout...

Ou alors, on se distingue par la façon de traiter un topos maintes fois abordé. C'est ce que réussit plutôt bien Emily St John Mandel, que je ne connaissais pas, mais qui a un nom très classe, je trouve.

Son Station Eleven déroule plusieurs fils narratifs autour de plusieurs personnages avant et après la catastrophe. Dans le monde d'avant, on suit un acteur hollywoodien qui ouvre le récit en mourant sur scène en pleine interprétation du Roi Lear, un ex-paparazzi, une ex-femme du premier (auteure d'un roman graphique intitulé Station Eleven, jolie mise en abyme) et un ami de celui-ci, une petite figurante... Dans celui de l'après, c'est toute une troupe de musiciens et de théâtreux itinérants (qui m'ont évoqué la joyeuse bande en roulottes du Molière de Mnouchkine) qui sert de guide au lecteur et joue Shakespeare, inlassablement, dans un univers revenu aux temps pré-industriels et pas encore remis du cataclysme. Tous ces fils se croisent bien entendu d'une façon ou d'une autre, et pas toujours attendue. En résulte une trame assez complexe pour susciter un réel intérêt (en tous cas chez moi, ce qui est déjà pas mal, vu que c'est moi qui te parle, là).

Du coup, par ce choix narratif intéressant, Mandel réussit son coup : on s'attache aux personnages, leurs petits problèmes, leurs mesquineries, les petites trahisons, tout ce théâtre social qui paraît à la fois dérisoire et attachant au regard de l'apocalypse qui vient.

De l'autre côté du moment 0 (on redémarre un nouveau calendrier à partir de la catastrophe), on retrouve les thèmes usuels du genre : comment réorganiser une vie sociale, quels modèles adopter de la communauté égalitaire à la petite tyrannie théocratique. J'ai bien apprécié cependant le choix fait par l'auteure de focaliser son récit sur cette caravane d'artistes, dont le slogan ne manque pas de profondeur, et fera une belle conclusion à ce post : "Survivre ne suffit pas".

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19 mai 2017

Seulement les morts - Markus Sakey

Bof bof bof

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Bon, déjà, le titre en Français est naze. C'est drôle d'ailleurs, après Parmi les vivants... Bon, passons. J'imagine qu'il faut trouver un truc accrocheur, comme pour un détachant ou un biscuit d'apéro. Alors évidemment, quant tu balances trois mots et qu'il y a "vivant" ou "mort" dedans, ça doit faire son petit effet.

De Marcus Sakey, j'ai bien aimé sa série Les Brillants, nettement plus intéressante, et dont je parlerai quand j'aurai mis la main sur le troisième et dernier tome.

Parce que là, avec son thriller Seulement les morts, donc, on peut dire que Sakey a utilisé tous les poncifs du thriller pour produire un thriller absolument standard. Alors tu vas me dire : "Oui, mais justement, c'est ce que les lecteurs recherchent, c'est ça qui marche, c'est pas des clichés c'est des archétypes, etc". Peut-être, si on a envie d'être gentil, parce que, je ne sais pas, on connaît le gars et on l'aime bien, ou alors on est de super bonne humeur et on est l'ami du monde entier. Ca m'arrive aussi, mais pas aujourd'hui. Surtout qu'à la fin de son bouquin, le sieur Marcus s'est cru obligé, après l'inévitable déclaration d'amour à son éditeur et sa petite famille chérie, d'y aller de son hommage aux forces de police et à ses "p'tits gars qui risquent leur vie là-bas pour que nous on puisse vivre en paix ici", sans aucune ironie. Donc là, il pousse un peu.

Alors, la recette du thriller-standard-qui-marche-bien, c'est à peu près ça :

- Tu prends un héros auquel le lectorat masculin hétéro voudra s'identifier et avec lequel le lectorat féminin hétéro voudra coucher (un beau blond musclé ex-soldat, par exemple). Tu lui colles un petit traumatisme (une mission qui a foiré en Irak et lui qui culpabilise), une vie qui part un peu en couille (genre : il picole, se tape une nana différente tous les soirs -le pauvre, mais ça n'entame pas ses abdos en tablette de chocolat).
Il a un grand frère et ils sont très proches, tu vois, parce qu'ils ont vécu une enfance difficile qu'ils ont surmontée en se serrant les coudes. Le grand frère, il veut s'engager pour que les choses bougent dans sa communauté, et en plus il a un petit garçon trop attachant (La maman est déjà morte, victime collatérale de la guerre des gangs. Background familial tragique, bam). Jason, le héros (ça doit se dire "Djésonne"), lui, bah, c'est pas pour lui, les responsabilités, il rumine son trauma.

- Elément perturbateur : le grand gentil frère se fait buter par des salauds-méchants, parce qu'il s'apprêtait à balancer des infos sur un gros trafic, un truc qui remonte haut. Au passage, tu introduis le complot des puissants-prêts-à-n'importe-quoi-pour-s'en-foutre-plein-les-poches.

- Du coup, le héros, il est bien obligé d'y aller, et en plus il faut qu'il s'occupe de son neveu-trop-attachant (enfin, pour l'instant il le confie à un autre perso-cliché, j'y viens : c'est peu pratique un mouflet, dans une course-poursuite), et, foi de soldat, il ne va plus se défiler.

- Personnages adjuvants : une fliquette, canon bien entendu (déjà qu'il a perdu son frérot, doit assumer son neveu-trop-attachant, il ne va pas se taper un boudin en plus), mais il va lui falloir tout le bouquin avant de conclure. Et une figure paternelle, ce-bon-vieux-Washington qui se démène pour sortir les gamins des gangs et de la rue, mélange de juste sévérité et de tendresse virile. Evidemment, tu devines dès la première rencontre comment il va finir. Avant ça, c'est lui qui baby-sitte le neveu-trop-attachant pour que le soldat-tonton ait un peu les mains (et les pieds) libres pour botter le cul des salauds-méchants.

- Après grosso modo, c'est tous des salauds et des pourris, avec des coups de théâtre que tu sens venir à des kilomètres (Oh, ce conseiller municipal si propre sur lui, oh, ce généreux mécène...)

- A la fin les gentils gagnent, avec quelques bleus ramassés dans des bastons épiques, des cascades dignes de Bullit, et plein de coups de bol monstrueux et de méchants qui visent très mal.

Alors, tu vas me dire (tu ne peux pas t'en empêcher, décidément) : "T'étais pas obligé de lire jusqu'au bout, si c'est si mauvais, M. On-me-la-fait-pas-à-moi." Et tu auras raison. Mais comme tu l'as dit déjà plus haut, ça marche quand même. Comme le deux-millième thriller que tu te regardes en VF le dimanche soir, avec un héros beau mais traumatisé et une équipière canon avec qui il va lui falloir tout le film pour conclure.

Comme on dit : "pour les amateurs du genre".

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10 mai 2017

La Daronne - Hannelore Cayre

Du bon vieux Noir des familles

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Patience Portefeux (c'est son nom) a 53 ans et n'a pas eu une vie facile. Fille d'un truand à l'ancienne, elle a élevé seule ses deux filles après la mort stupide et tragique de son mari bien-aimé, en trimant comme une mule. Elle est interprète (au noir) pour la police et les tribunaux, parce qu'elle parle arabe. Aujourd'hui, sa mère est en fin de vie dans une maison de retraite qui lui coûte un bras, et la perspective de finir de la même façon ne la réjouit pas plus que ça.

Mais quand on passe ses journées à traduire des écoutes téléphoniques de réseaux de dealers, c'est bien le diable si on ne va pas tomber un jour sur une... opportunité à ne pas rater !

Autant Parmi les vivants (que j'avais à peine reposé sur la table de chevet quand j'ai ouvert La Daronne) était complexe, foisonnant, et superbement écrit, autant là, on retrouve quelque chose de plus classique, mais qui fonctionne très bien. La Daronne est un roman court (moins de 150 pages), à l'écriture simple mais efficace, avec ce qu'il faut quand même d'humour noir et d'ironie bien sentie.

C'est donc avec plaisir qu'on suit les aventures de la Daronne, comme on prend toujours plaisir à voir les petits, les faibles, les négligés (une quinquagénaire rondouillette, par exemple) faire la nique aux salauds et au système.

Un bon petit noir, la vie de ma mère !

 

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09 mai 2017

Parmi les vivants - Charlotte Farison

Scotché !

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Je suis tombé un peu par hasard sur ce bouquin. Auteure inconnue, titre pas terrible. Jolie couverture. J'attaque sans trop de conviction. Et là, bam ! D'abord le choc d'une écriture magnifique. Je sais, c'est toujours compliqué de qualifier le "style" d'un auteur (une fois que tu as dit "captivant", "acéré", "au cordeau", etc. tu n'as pas dit grand chose, finalement). Alors, pour que tu sentes un peu de quoi je parle, je vais te citer un petit passage qui dès le début du roman m'a posé là. A me dire : "Ah oui, quand même. La fille sait écrire, putain" (je dis beaucoup de gros mots, et quand je suis touché, encore plus).

Chouffe : "Chaque matin, l'exercice consiste à se réveiller les pieds crispés au bord de l'arrêt cardiaque. Hésiter entre mourir, tant que c'est possible, et se réveiller. Se laisser tomber dans le tout petit abîme entre deux ratés du myocarde. Chaque matin, c'est trop tard, la conscience fauche tout. (...) Chaque matin, je suis vivante".

Voilà, moi quand on me sert des phrases comme ça, je suis comme un boeuf qu'on mène par l'anneau qu'il a dans le museau : je suis, docile.

Le style, donc. Au service d'une intrigue à la complexité déroutante, foutrement tressée pour te balader, mais pas par le chemin le plus court. Ca peut rappeler un peu Le Carré dans ses meilleurs jours.

En fait, tu suis les récits parallèles de deux personnages : Arturo et Shula. Chacun raconté à la première personne.

Arturo, c'est un jeune homme plutôt brillant qui se retrouve embauché dans une super grosse boîte, prestigieuse et tout, de gestion de données informatiques (on est en 2002, on ne dit pas encore "big data" ni "cloud"). De la mémoire, quoi. Et ce n'est pas par hasard, puisque la mémoire, occultée ou non est un des thèmes du livre. Bon, il est embauché, donc, alors qu'il n'est pas spécialement qualifié pour le poste (pas vraiment défini d'ailleurs). Le méga coup de bol... Dont il semble coutumier. Hin, hin... En plus, Arturo, il a un truc bizarre : des flashs de résurgences quasi somnanbuliques d'épisodes de son enfance passée sur une île tropicale. Hin, hin, hiiiiinnnn...

Shula, c'est une jeune femme, genre eurasienne ultra-canon, danseuse et escort, parce qu'il faut bien bouffer. Mais pas franchement neu-neu. (Moi je l'ai imaginée comme la femme de Tyrell Wellick dans Mister Robot). Comme elle est un peu de classe internationale, elle se retrouve pour un job dans une villa de luxe sur la côte d'Azur, à distraire quelques oligarques de la finance et d'autres trucs nauséabonds qui permettent d'être super-riche. Mais ça ne tourne pas vraiment comme ça aurait dû, ça vire même carrément violent, l'histoire. Hin, hin, hiiiiinnn...

A partir de là, tu suis les trajectoires de Shula et d'Arturo, grâce à qui tu navigues dans les eaux mal fréquentées des 1% de winners du monde, et de leur cour immédiate de cadres sup-sup-sup.

Ca mélange donc un peu de thriller corporate, de roman d'espionnage, de peinture limite houellebecquienne du microcosme executive.

Bref, tu ne lâches plus le bouquin jusqu'à la fin, parce qu'il te tient jusqu'au bout le filou. Charlotte Farison, c'est son premier roman, il ne faudra pas me menacer longtemps pour que je me jette sur son prochain.

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14 avril 2017

La Rage - Zygmunt Miloszewski

Le plombé polonais

La rage

C'est bien, l'Europe. Pas la machine à fabriquer de la concurrence libre et non faussée que les Européens dégueulent dans un assez bel ensemble d'ailleurs. Non, l'Europe, ce "continent" composé d'une mosaïque de peuples et de cultures. Dont la richesse se traduit entre autres dans le polar. Plus personne (de fréquentable en tous cas) n'ignore les petites (et grosses) pépites du polar nordique (ou sinon, vous en trouverez quelques exemples dans ce blog ou, encore mieux, sur celui de J-M Laharrère : ).

Eh ben il semblerait bien qu'il faille désormais compter sur le polar de l'est. En tous cas, avec Zygmunt Miłoszewski la Pologne tient son Jo Nesbo ou son Indridason.

La Rage est le troisième tome des aventures du procureur Teodor Szacki, et ça m'a donné une furieuse envie de me jeter sur les deux premiers pour les dévorer (tu as noté la métaphore filée, le lien avec le titre : La Rage ? Bien. C'est mon côté prof, ça.)

Parce que Miloszewski te fait du très bon polar, où la tension monte petit à petit pour finir carrément en thriller-haletant-pèdge-teurneur. Parce que ses personnages sont très bons, à commencer par celui du procureur Teodor Szacki, M. Balai-dans-le-cul, shériff implacable et fin limier redouté des malfrats et baladé par ses femmes (sa régulière et sa fille ado) mais qui évite l'archétype con-con du modèle américain grâce à une ironie et un humour froid qui épargne rarement son pays et ses semblables.

Parce que son intrigue est bien emberlificotée comme il faut, pleine de surprises, fausses pistes et coups de théâtre (bon, c'est vrai, parfois son super-génie du mal est peut-être un poil trop super-génie du mal pour qu'on y croie complètement, mais on ne va pas bouder son plaisir pour si peu).

Et parce qu'il nous offre, comme tout bon polar qui se respecte, une vision de son pays, en l'occurrence un regard pour le moins peu complaisant sur une Pologne vue à travers le prisme d'une ville moyenne moche, mal foutue, au climat dégueulasse, et aux dirigeants incompétents. Ce qui lui vaut paraît-il une détestation générale de la part de ses concitoyens...

Alors, quand même, que je te dise un peu de quoi il s'agit.

Ca commence avec la découverte d'un squelette tout propre. Pour Teo (je me permets ce diminutif familier en raison de l'orthographe un peu compliquée pour nous Latins de la langue polonaise) s'occuper de classer ce cas n'est qu'une formalité : il s'agit à tous les coups d'un vieux cadavre de l'époque où la région était allemande, comme il en surgit de loin en loin. Eh ben perdu ! Le mort est tout récent, et du coup son état de squelette tout propre et tout bien rangé ne peut absolument pas être normal... Secondé par un jeune et brillant assistant, son quasi-clone encore plus psychorigide que lui, le proc' mène l'enquête. Et c'est pas piqué des vers, sans mauvais jeu de mots. En gros, il est pas mal question des violences faites aux femmes, des bourreaux ordinaires, de la lâcheté des témoins, bref, tout ce qui ajouté à la boue froide et à la grisaille de l'hiver polonais ne manque pas de te donner envie de te couvrir d'un chapeau de paille et de sortir chanter à tue-tête "Ca fait rire les oiseaux, ça fait chanter les abeilles..."

[S'interroge une fois de plus sur ce plaisir un peu maso qu'il y a à se plonger dans des bouquins qui t'entraînent au profond du noir de l'âme humaine...]

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06 avril 2017

Pukhtu - DOA

Le DOA dans l'engrenage d'une mécanique implacable

Pukhtu

 

Allez, paf, on va pas tergiverser : Pukhtu est une oeuvre magistrale. Non seulement tu es incapable de laisser de côté bien longtemps chacun des deux gros pavés qui le composent (une fois pris dans la mécanique éprouvée d'une construction impeccable : sens du rythme, de la mise en scène de séquences d'action époustouflantes et ultra-réalistes, personnages romanesques à souhait, et j'en passe), mais en plus, tu en apprends plus sur le merdier afghan, le bordel des sociétés militaires privées et l'incroyable complexité de cette région du monde qu'en douze soirées Théma sur Arte. Attention, le côté thriller est loin d'être un prétexte à te balancer des chapitres copiés-collés depuis Wikipedia. Mais le fait est que tu as l'impression de mieux comprendre les enjeux de la "guerre contre la terreur" lancée depuis plus de 15 ans par les petits génies du Pentagone et qui n'en finit pas de ne jamais finir.

Si tu as lu Citoyens Clandestins il y a quelques années (ce que je te conseille très vivement de faire illico, parce que c'est très bon et assez nécessaire pour saisir tous les enjeux de Pukhtu) tu vas trouver quelques surprises, mais je n'en dis pas plus pour ne rien "divulgâcher" (comme on dit au Québec). C'est tissé de plusieurs intrigues plus ou moins entremélées, impliquant des héros à la trajectoire (et à la durée de vie) plus ou moins longue. Le roman est si foisonnant, avec tant de personnages que DOA a pris la précaution d'en faire un inventaire en annexe comme dans un roman russe.

Celui qui en est peut-être le principal, c'est Shere Khan, le Roi Lion, un chef de tribu charismatique auréolé de la gloire du héros moudjahidine de la guerre contre les Russes. Un contrebandier traditionnel, assez loin du conflit entre Talibans, Ricains et supplétifs locaux. Jusqu'au jour où sa fille adorée est tuée dans un bombardement de drone (dans une scène qui m'aurait tiré des larmes si je n'avais été, moi aussi, un guerrier afghan poilu et blindé). Dès lors, animé d'une soif de vengeance à la hauteur de la douleur contenue du bonhomme, Shere Khan devient le pire ennemi des responsables de sa perte. Voilà comment naissent les grands méchants des fables américaines. Rien que ce personnage justifierait un roman.

Mais il est loin d'être le seul. Mercenaires à moitié fondus, machines de guerres qui carburent à la dope et à l'adrénaline du combat, et accessoirement trafiquants, CIA et armée qui jouent les pucelles aux mains propres mais tirent les ficelles de ces officines douteuses, agents doubles ou triples de tous les côtés, gardes-frontières afghans corrompus et accessoirement trafiquants, journalistes courageux, barbouzes d'une kyrielle de bureaux plus ou moins concurrents, tribus en guerres intestines pour des questions d'intérêts ou d'honneur (le fameux pukhtu) héritées de deux cents générations ou datées de la veille... Bref, un foutu gloubiboulga absolument ingérable et insoluble.

Avec tout ça, chacun des personnages a une réelle profondeur, des secrets (ça oui, plein), une certaine complexité qui le rendent totalement crédible : on est loin du Blanc (les Occidentaux droit-de-la-femmiste et leurs gentils alliés) versus Noir (les affreux Talibans moyenâgeux à peine moins fréquentables que les troupes de Sauron). Chez DOA, comme, on penche à le croire, dans le vrai monde, on trouve surtout du gris. Où finalement la question religieuse compte bien moins que les questions d'honneur, de loyauté, de vengeance, ou que la bonne vieille avidité universelle et éternelle.

Faut-il le répéter ? Pukhtu est un véritable chef d'oeuvre de thriller intelligent.

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26 mars 2017

Les Salauds Gentilhommes - Scott Lynch

Besoin d'évasion ?

SG

Eh ben oui, des fois on a juste envie de partir en voyage, loin du mooonde et de ses turpituuudes...

Dans ces moments-là, si on a un peu de chance, on tombe sur

Un peu de fantasy pour le plaisir

Je continue les récréations. J'avais besoin d'un machin addictif qui se lise facilement. Et de faire une petite pause polar. J'ai essayé Scott Lynch et Les salauds gentilshommes, le tome 1 : Les mensonges de Locke Lamora. Juste ce que je recherchais. Dans la belle ville de Camorr, comme dans beaucoup d'autres endroits, mieux vaut être...

http://actudunoir.wordpress.com

ça.

Et du coup, fiouu ! On plonge. Dans Les mensonges de Locke Lamora, pour commencer.

Et dans les eaux troubles (forcément) des canaux de Camorr, la cité-état aux airs de ville italienne de la Renaissance. Avec son Duc, sa noblesse, ses bourgeois... et ses truands. En bandes organisées, sous la coupe du Capa. Mais aussi ses Alchimistes et Magiciens...

Voilà pour l'univers, l'ambiance. Mélange réussi de fantasy, de cape et d'épée, et de pas mal d'humour.

Le héros, c'est Locke Lamora, petit malin membre de la bande des Salauds Gentilhommes, mixtures d'Arsène Lupin et de Scaramouche, véritables artistes de l'arnaque et des coups improbables. Bardé de ses comparses et sous la coupe d'un faux prêtre, il multiplie les escroqueries les plus audacieuses au mépris de toutes les lois, y compris celles de la pègre. D'où une série d'embrouilles qui menacent de tourner au vinaigre...

On suit en parallèle l'histoire de la jeunesse et de l'initiation de ce jeune prodige de la mistoufle.

On ne s'ennuie pas souvent, c'est assez palpitant, les personnages déploient un impressionnant éventail de jurons imagés, et on prend plaisir à se laisser un peu surprendre par les rebondissements et coups de théâtre.

Le second tome, Des horizons rouge sang, nous emmène sur les mers aux côtés de sacrés pirates (mâles et femelles).

Quant au troisième, où il est question de coups fourrés destinés à truquer des élections sur une île de super magiciens, j'avoue que j'ai un peu calé. Ca finit par lasser à force, ces surenchères de coups toujours plus tordus, et de billard à cinq ou six bandes (de voleurs). Et puis, de ce côté-là, on a ce qu'il faut dans le monde réel.

En conclusion : à consommer volontiers à condition d'éviter les doses trop fortes.

18 mars 2017

Sous le compost - Nicolas Maleski

Du vert, mais pas que.

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Généralement, les romans où le héros raconte à la première personne ses histoires de couple, je les repose très vite sur les rayonnages de la librairie. Eh ben là, non.

En fait, si je te donne le pichte, tu vas dire "mouaif". Et tu aurais tort.

Pichte : Franck et Gisèle sont des néo-ruraux installés dans un bled de montagne. Franck et Gisèle ont trois filles. Gisèle est véto, elle bosse beaucoup beaucoup et Franck est père au foyer, ce qui semble le combler. Il s'est mis au vélo avec ses deux potes de bistrot, il est content avec ça. Il cultive son potager bio, et ça lui va bien. MAIS... Un jour un courrier anonyme lui confirme ce qu'il commençait à soupçonner : sa chérie a une liaison avec un de ses associés.

Oh là là, que tu te dis, crise du couple en milieu rural : au secours. Sauf que c'est là que Nicolas Maleski te prend à contrepied : point de fiel distillé longuement, ni de torture blanche de la jalousie. Zéro mélo, et pas de crime passionnel. (Enfin...) Bon, ça ne le réjouit pas franchement, mais il prend les cornes par le taureau et décide du coup, pourquoi pas, hein, de se taper la femme de son rival, la très coincée duc Valérie. Et c'est le début d'une série d'événements inattendus (autant pour lui que pour toi, lecteur), avec des moments franchement désopilants. On se marre à gorge déployée. Mais il y a un peu plus dans ce compost que des situations comiques : un regard plutôt chaleureux sur le microcosme du rural villageois, loin de l'insupportable condescendance de l'urbain cultivé pour les beaufs bouseux barbares. Et même une lichette de polar qui s'invite par surprise...

Tu vois, tu aurais eu tort de passer à côté.

 

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16 mars 2017

Ce que la fiction peut nous dire du pouvoir

 

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Est-ce que vous vous êtes déjà demandé comme moi, en découvrant dans un livre d'Histoire l'Ancien Régime avec ses aristocrates oisifs et dispendieux, ses monarques tout-puissants en perruques et bas de soie, ses prélats fornicateurs et intrigants, comment un tel système où tout de même 97% des gens grattaient la terre ou façonnaient dans l'atelier pour l'entretien de cette caste de parasites, vous êtes-vous demandé comme moi, donc, comment un tel régime avait pu perdurer si longtemps, de siècles en siècles ?

Il y a là quelque chose qui dérange l'intelligence, qui choque le bon sens, non ?

Peut-être restera-t-on pareillement perplexe, un jour, en se retournant sur l'histoire de nos sociétés du début-XXIème siècle.

Lorsqu'Orwell publiait 1984 en 1947, la société totalitaire qu'il décrivait portait fortement l'empreinte des cauchemars nazi et stalinien. Le propre du totalitarisme étant que le pouvoir étend son emprise jusque dans les aspects les plus intimes de la vie de l'individu. On exige de lui plus qu'une soumission : une adhésion absolue de tout son être. Pour ce faire, on utilise la coercition brutale (flics, prison, torture), en même temps qu'on s'appuie sur un besoin viscéral d'intégration, de communion (les "Deux minutes de la haine" où l'on conspue, épaule contre épaule l'ennemi commun du moment). C'est aussi une société de la surveillance permanente, jusque dans les foyers, où il faut se méfier de ses propres enfants autant que de son "télécran" et son oeil inquisiteur. On pourrait raisonnablement penser qu'une telle perspective s'est quelque peu éloignée de nous, pouvoir et domination ayant depuis longtemps revêtu les aspects nettement plus sexy du soft-power. Encore que, les dispositifs de surveillance vidéo et numérique en déploiement depuis une quinzaine d'années ont ressuscité dans le discours l'usage de la figure mythique de Big Brother...

Il n'est pas de mon propos de chercher ici à épuiser le sujet de cette oeuvre immense et magistrale, dont les échos résonnent encore aujourd'hui à nos oreilles et dont certains concepts sont toujours promis à une belle carrière (songeons à sa "novlangue" et à des termes comme "plan social", "réforme", "modernisation"...)

Je n'en garderai que deux qui me semblent particulièrement pertinents pour ce qui m'intéresse aujourd'hui.

Le premier, c'est celui de "doublepensée", c'est à dire cette capacité d'accepter en même temps deux assertions contradictoires, tout en se conformant à celle qui conforte le pouvoir.

A cet égard, la trilogie de Marc Dugain (dans l'ordre : Emprise, Quinquennat et Ultime partie) met le lecteur dans une situation inconfortable.

Ces trois romans écrits comme des thrillers (suspense, tension, personnages forts) mettent en scène des protagonistes en lesquels on reconnaît des traits d'hommes politiques ou d'Etat célèbres (sans qu'il s'agisse à proprement parler de romans à clé : chaque personnage est un composite) agissant sur la scène qui constitue leur raison de vivre : celle du pouvoir. C'est ici que 1984 nous apporte le second concept-clé qui permet de comprendre l'essentiel des enjeux des romans de Dugain (comme des vrais hommes et femmes de pouvoir) : "le pouvoir n'est pas un moyen, c'est une fin" déclare le tortionnaire O'Brien. C'est en effet une fin qui justifie tous les moyens pour les protagonistes de l'Emprise. Mais là où dans la dystopie d'Orwell le pouvoir est incarné par la figure abstraite de Big Brother qui n'existe que sous forme d'image (quand sa réalité se concrétise en un appareil politico-policier omniprésent), dans la fiction réaliste de Dugain le pouvoir est celui, bien réel, que notre Vème République confie à des hommes (surtout) et des femmes. On y découvre sans surprise le monde politique comme un panier de crabes où l'on chercherait en vain une quelconque trace de vision pour la société, d'idéal, voire même d'idée originale. Seule compte l'accession aux fonctions du pouvoir. Et bien sûr celle, suprême en notre monarchie républicaine, de Président. L'intérêt de ces livres, outre que la lecture en est addictive, est d'exposer sous le déguisement de la fiction, ce que chacun sait au fond par les brèches qu'ouvrent un scandale par-ci, un changement de camp par-là, et quelques cadavres puants qui composent une part de notre arrière-fond médiatique.

 

On suit donc, haletant, les péripéties d'aspirants à la résidence élyséenne, et leurs interactions, alliances et trahisons avec d'autres sphères de pouvoir : le PDG d'un grand groupe industriel du nucléaire (qui n'est pas Areva), le chef des services de renseignement intérieur (qui n'est pas Squarcini), un prince qatari qui espère miser sur le bon cheval, la CIA en embuscade... Plus celles de quelques victimes collatérales de ces jeux de grands où l'on flingue à coup de rumeurs, de coups fourrés... ou de flingues. Un univers sombre, peut-être fascinant, où le secret-défense et celui des affaires servent de paravent à des manoeuvres dans lesquelles l'intérêt général est une private-joke.

L'effet de dessillement est tel qu'on peut difficilement continuer de croire en nos propres institutions, ni ne pas voir derrière tout discours d'homme ou femme politique une simple opération de com' calibrée en fonction de sondages d'opinion et de ce qu'un conseiller aura jugé "porteur en terme d'image"...

A moins d'entrer à son tour dans la "doublepensée" : je sais bien que tout ça est mensonger, que nous n'avons plus prise sur grand chose, mais je continue d'y croire quand même...

Baron Noir, excellente série française que je recommande en trépignant d'enthousiasme, emprunte les même codes. Là encore on est dans l'hyper réalisme. Kad Merad y incarne une figure du PS (qui n'est pas Julien Dray), député-maire de Dunkerque "issu du peuple", prêt à toutes les magouilles ou presque (cette petite réserve évite au personnage la caricature en le présentant sous un jour complexe et presque attachant), jouant de charisme et de son influence auprès des syndicats ouvriers ou étudiants pour remonter la pente après avoir été sacrifié sur l'autel de l'ambition présidentielle (encore) du candidat de son parti.

Enfin, le très bon film de Pierre Schoeller, L'exercice de l'Etat, en raconte les cuisines en collant au plus près de son personnage de ministre des Transports, superbement incarné par Olivier Gournet, étoile montante du gouvernement dont la mission est de faire passer la pilule de la privatisation des gares. En ouvrant une fenètre sur les coulisses du pouvoir, Schoeller ajoute à notre dossier sa vision de la réalité pas très réjouissante d'un pouvoir surtout soucieux de sa propre permanence, dans le cadre contraint des politiques libérales qu'il ne vient plus à l'esprit de quiconque dans ces sphères de remettre en question. En résulte une course pathétique aux points d'opinion positives comme principale préoccupation des puissants. Certes, le ministre-Gourmet a une réelle épaisseur, des élans de sympathie sincère pour son chauffeur, même s'il n'oublie jamais qui est qui, et un côté brut de décoffrage qui détonne un peu et n'est pas pour rien dans sa popularité. Voilà qui évite au film l'écueil du portrait à charge ou de la dénonciation univoque. Dans le même ordre d'idées le personnage du directeur de cabinet (Michel Blanc épatant, à des années-lumières de Jean-Claude Dusse) incarne cette race des grands commis de l'Etat, pétris de sens du devoir et du bien commun, dont on doute quand même qu'ils suffiront à sauver notre République pourrissante...

Pahoueur

 

15 mars 2017

Eh ouais...

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Posté par Pedrozoreyo à 13:07 - Commentaires [1] - Permalien [#]