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Précarité des empires, éternité de la littérature

Et je grandiloque si je veux !

J'ai tourné en rond plusieurs jours après avoir terminé L'art français de la guerre, d'Alexis Jenni. Un roman superbe, puissant, ambitieux, une grande réussite. Celui-là, il fallait que j'en dise quelque chose, mais quoi ? Comment ? Bon, on en a énormément entendu parler, c'est le Goncourt 2011, il a eu droit à toute la publicité que lui vaut le prestigieux prix, amplement mérité pour autant que je puisse en juger.

Et puis, je suis tombé, peut-être par un heureux goncourt de circonstances (ha ha), sur le lauréat 2012, Le sermon sur la chute de Rome, de Jérôme Ferrari. Que j'ai dévoré d'une traite. Boum ! Boum ! Coup sur coup, deux coups de coeur, et tant pis si mes élans sont terriblement mainstream...

Ces deux romans se font étrangement écho l'un à l'autre, bien que profondément différents sur la forme, sur le fond du propos et de l'intention, également.

Si bien que ça m'a donné l'idée de parler des deux, en même temps.

Le génial Jenni, oeuvre imposante (près de 800 pages en format poche) nourrie d'Histoire est une réflexion passionnante, lucide, sur l'âme française, sur l'être français, en particulier sur l'encombrant et omniprésent héritage colonial, péché mortel de la Patrie de la langue des Lumières, qui aurait trouvé en De Gaulle son plus génial romancier (car la France se vit à travers l'écriture de son aventure collective, nous dit-il, et donc par sa langue même, langue désormais souillée par une faute impardonnable : celle qui nous a fait distinguer -car comment justifier autrement l'asservissement colonial ?- le "eux" du "nous").

Il est donc question, à travers la rencontre d'un narrateur en pleine errance et d'un vieux soldat revenu de toutes les guerres de la seconde moitié du XXème siècle (la belle, de la Résistance à la Libération et les moches, de l'Indochine à l'Algérie), de la fin tragique de l'Empire vécue du point de vue de ceux qui, au nom du devoir, ou pour continuer d'être les personnages du roman de la grandeur française ont porté l'épée, gagné les batailles, et perdu les guerres. Les soldats perdus des sales guerres de la Décolonisation.

Le livre est construit autour de cette rencontre, et du marché passé entre ces deux personnages. Victorien Salagnon, ancien combattant et peintre de toute une vie enseignera son art au narrateur qui en échange écrira le "roman vrai" de sa vie romanesque. Roman que l'on découvre, chapitre par chapitre, alternativement avec le récit à la première personne du narrateur qui permet un va-et-vient entre Histoire et quotidien, entre causes et conséquences, entre violence coloniale et France rongée par ses peurs, sa violence désormais intériorisée, mais toujours entre "eux", et "nous"...

L'écriture est exigeante, mais la langue superbe ; les personnages parlent tous comme des livres, et ça tombe bien, c'est en effet un livre qu'on lit. Qui ne cherche pas le faux effet de réel, mais assume ce qu'il est : de la littérature. L'usage que l'auteur fait parfois de la redondance, de la répétition, choix discursif assumé, peut de temps en temps décourager le lecteur, mais l'éclat des idées, du propos, justifie pleinement l'effort parfois nécessaire de celui-ci.

Si sur le Jenni (heureuse homophonie) souffle le vent de l'Histoire, c'est plutôt l'esprit de la philosophie qui inspire Jérôme Ferrari. L'oeuvre est beaucoup plus courte, ramassée, mais son titre même, et ceux des chapitres, inspirés par Saint-Augustin, indiquent déjà le point de vue. C'est avec un certain détachement, marqué par une légère ironie qui transparaît parfois, que Ferrari nous parle de l'inévitable défaite de l'être humain incapable d'empêcher l'effondrement de ses empires, de Rome à l'Empire Français, de ses amours, de la moindre de ses entreprises...

Le récit est centré principalement sur le personnage de Matthieu, qui pense, après un mémoire sur Leibniz, avoir trouvé son petit "meilleur des mondes possibles" en ouvrant avec son ami d'enfance un bistrot branché dans un petit village de sa Corse natale. Las, la même fatalité qui ruina Rome met moins de temps à emporter troquet, projet et gentil bonheur... Et puis, en Corse, on a le sens du tragique, peut-être un peu mieux qu'ailleurs.

En parallèle, on découvre les destins contrariés, chacun à son niveau, des autres générations de la famille. Bref, pas des masses d'espoir dans le bouquin de Ferrari, mais le titre laissait de toute façon peu de doute là-dessus...

Si le propos est foncièrement pessimiste, la beauté de la langue, la finesse de l'écriture, l'humour un peu grinçant font de la lecture du Sermon un vrai plaisir, eh oui.

Si Jenni semble écrire pour comprendre, comprendre l'Histoire, comprendre notre pays, Ferrari semble contempler, depuis les hauteurs d'où il sied au philosophe d'observer les causes et les effets, l'inéluctable déclin des mondes humains, petits et grands. Avec la superbe du Style.

On a coutume de demander aux écrivains pourquoi ils écrivent. La réponse appartient à chacun d'eux. Mais je sais, moi, pourquoi je lis. Pour découvrir, de temps en temps, un livre comme ces deux-là.