03 juin 2008
Notre part des ténèbres - Gérard Mordillat
Notre part des ténèbres, Gérard Mordillat, Calmann-Lévy, 2008
Thriller lutte de classe
En ces temps pénibles où l'on a l'impression qu'on nous repasse le film de l'Histoire à l'envers, tout en nous assurant que devant, c'est derrière et que la modernité c'est le XIXème siècle, quiconque n'est pas millionnaire en actions et ne se vautre pas dans des piscines d'euros ne peut que rêver, de temps à autre, de rendre un peu les coups, de renverser la vapeur, de "faire changer la peur de camp", d'effacer quelques sourires, de fermer quelques gueules, d'en tataner quelques autres...
Merci Mordillat de nous en donner l'occasion. Par l'esprit, certes, mais on va bien trouver un philosophe (ou un entraîneur de foot) pour nous certifier que la pensée précède l'action, ou un truc comme ça.
Comme dans son précédent livre (excellent, déjà) Les vivants et les morts, les héros de celui-ci sont les salariés d'une boîte qui ferme. Une entreprise rachetée par un fonds d'investissement international et bradé à un gros con, un gros consortium, pardon, indien. Qui récupère quelques brevets et s'empresse de bazarder le reste, machines et matériel humain. Bon, rien que de très classique, il ne faudrait tout de même pas que l'Etat s'imagine y faire quelque chose, sinon, hein, les riches ils iront ailleurs et ce sera bien fait pour nous... C'est pourtant pas compliqué à comprendre, ça !!
Eh bien eux, les dinosaures, les frileux, les crispés, ils comprennent pas. Ou plutôt, si, ils comprennent très bien, ce qui est pire, mais ils n'acceptent pas. Alors passée la traditionnelle occupation-baroud d'honneur, Gary et ses potes de l'atelier recherche mécanique décident de marquer un gros coup.
Une petite sauterie de fin d'année qui réunit sur un paquebot de croisière les actionnaires avisés du fonds à l'origine de la fermeture de leur usine va leur en donner l'occasion...
Et là, Gérard Mordillat, qui écrit un roman, ne craint pas de faire dans le romanesque. Pour notre plus grand plaisir. Tous les employés, comme une seule femme, décident de mettre la main à la pâte d'un plan aussi bien conçu qu'à l'issue incertaine : prendre tout ce petit monde en otage (pour de vrai, ce coup-ci), et mettre cap droit sur le Nord et ses tempêtes. Leur montrer à ces capitalistes de merde ce que c'est qu'être "dans la même galère", et toutes ces métaphores maritimes qu'on emploie souvent pour expliquer que "toi tu restes sur le carreau et moi je me barre en Tunisie poursuivre cette merveilleuse aventure économique et humaine" (en langage familier). Ouh, le vilain esprit de revanche sociale, c'est encore le mal français, ça...
Le secret de la réussite de ce livre, comme du précédent tient surtout à une galerie de personnages tous terriblement humains, bien que relativement improbables dans la "vraie vie". Compliqués, complexes, torturés, déterminés, idéalistes, amoureux, jaloux, frustrés, salauds, crevards, cyniques... Surtout un mélange délicat d'un peut tout ça pour chacun d'entre eux. Mordillat évite l'écueil du manichéisme (rhââ, ces métaphores maritimes !..), et c'est heureux.
Pour le reste, le récit est mené tambour battant comme dans tout bon thriller, entrecoupé de flash-backs (en littérature on dit "analepses") qui éclairent peu à peu l'arrière-plan de chacun des personnages, entre tragédie collective et drames individuels. Il les aime bien compliqués, ses personnages, le père Mordillat. Ça tombe bien, moi aussi.
Bon, quand on sera suffisamment nombreux à l'avoir lu, on s'y met tous et on fait pareil ?
09 mars 2008
Les Vivants et les Morts - Gérard Mordillat
Les Vivants et les Morts, Gérard Mordillat, Calmann-Lévy, 2004. (Grand prix RTL - Lire 2005)
Une saga populaire
Celui-là, c'est pas un polar. Encore que. Il y a du suspense, de la violence, des "vrais gens", du sexe, et ça parle du monde tel qu'il va. Plutôt mal, donc.
C'est l'histoire d'une petite ville, et de "son" usine, qui va fermer. C'est l'histoire des gens qui prennent ça dans la poire. Les "vrais gens". Avec ceux qui baissent la tête et ceux qui s'insurgent, ceux qui s'insurgent, puis fatiguent, ceux qui ne disent trop rien, mais se bagarrent jusqu'au bout. Les jusqu'au-boutistes, et puis les mous, les égoïstes, les héros d'une heure et les lutteurs de toujours...
Mais tous des "vrais gens", avec leurs crédits sur le dos, leurs couples qui battent de l'aile, leurs passions, leurs amours, pas toujours orthodoxes, leurs histoires de cul et leurs rêves...
J'ai mis du temps à m'en remettre, de celui-là. A cause, justement, de tous ces gens, pardon, ces personnages. Parce que Mordillat nous les peint riches, contradictoires, humains, complexes. Enfin un bouquin qui nous sort des milieux bobos sans tomber dans le sordide du "populeux" ni dans l'éloge d'une "simplicité populaire" genre PCF de la grande époque, quand celui-ci fustigeait la "décadence petite bourgeoise" de la libération des mœurs...
C'est d'autant plus louable, que la trame du récit, (qui rappelle bien sûr les drames des Daewoo, Moulinex, Renault Vilvoorde, et tous les autres...) aurait pu déboucher sur un récit à la Gorki (paix à son âme), avec ouvriers vertueux, et tirades bien senties... Même si Mordillat n'y échappe pas toujours. Quelques discussions d'AG ou de piquets de grève ressemblent un peu trop à des manifestes ou à ces dialogues un peu plaqués façon Le talon de fer, de London.
Mais ce n'est que péché véniel. Vraiment, on est pris aux tripes. Car comme dans une tragédie grecque, les protagonistes n'échapperont pas à leur destin. Le fatum contemporain est financier, il n'en n'est pas moins implacable. Et comme dans une tragédie grecque, c'est l'énergie avec laquelle les Hommes refusent la fatalité qui est belle. C'est elle qui en fait des vrais gens. Des vrai humains.
Et puis, la fille sur la couverture, elle est belle, non ?