Ce que la fiction peut nous dire du pouvoir

 

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Est-ce que vous vous êtes déjà demandé comme moi, en découvrant dans un livre d'Histoire l'Ancien Régime avec ses aristocrates oisifs et dispendieux, ses monarques tout-puissants en perruques et bas de soie, ses prélats fornicateurs et intrigants, comment un tel système où tout de même 97% des gens grattaient la terre ou façonnaient dans l'atelier pour l'entretien de cette caste de parasites, vous êtes-vous demandé comme moi, donc, comment un tel régime avait pu perdurer si longtemps, de siècles en siècles ?

Il y a là quelque chose qui dérange l'intelligence, qui choque le bon sens, non ?

Peut-être restera-t-on pareillement perplexe, un jour, en se retournant sur l'histoire de nos sociétés du début-XXIème siècle.

Lorsqu'Orwell publiait 1984 en 1947, la société totalitaire qu'il décrivait portait fortement l'empreinte des cauchemars nazi et stalinien. Le propre du totalitarisme étant que le pouvoir étend son emprise jusque dans les aspects les plus intimes de la vie de l'individu. On exige de lui plus qu'une soumission : une adhésion absolue de tout son être. Pour ce faire, on utilise la coercition brutale (flics, prison, torture), en même temps qu'on s'appuie sur un besoin viscéral d'intégration, de communion (les "Deux minutes de la haine" où l'on conspue, épaule contre épaule l'ennemi commun du moment). C'est aussi une société de la surveillance permanente, jusque dans les foyers, où il faut se méfier de ses propres enfants autant que de son "télécran" et son oeil inquisiteur. On pourrait raisonnablement penser qu'une telle perspective s'est quelque peu éloignée de nous, pouvoir et domination ayant depuis longtemps revêtu les aspects nettement plus sexy du soft-power. Encore que, les dispositifs de surveillance vidéo et numérique en déploiement depuis une quinzaine d'années ont ressuscité dans le discours l'usage de la figure mythique de Big Brother...

Il n'est pas de mon propos de chercher ici à épuiser le sujet de cette oeuvre immense et magistrale, dont les échos résonnent encore aujourd'hui à nos oreilles et dont certains concepts sont toujours promis à une belle carrière (songeons à sa "novlangue" et à des termes comme "plan social", "réforme", "modernisation"...)

Je n'en garderai que deux qui me semblent particulièrement pertinents pour ce qui m'intéresse aujourd'hui.

Le premier, c'est celui de "doublepensée", c'est à dire cette capacité d'accepter en même temps deux assertions contradictoires, tout en se conformant à celle qui conforte le pouvoir.

A cet égard, la trilogie de Marc Dugain (dans l'ordre : Emprise, Quinquennat et Ultime partie) met le lecteur dans une situation inconfortable.

Ces trois romans écrits comme des thrillers (suspense, tension, personnages forts) mettent en scène des protagonistes en lesquels on reconnaît des traits d'hommes politiques ou d'Etat célèbres (sans qu'il s'agisse à proprement parler de romans à clé : chaque personnage est un composite) agissant sur la scène qui constitue leur raison de vivre : celle du pouvoir. C'est ici que 1984 nous apporte le second concept-clé qui permet de comprendre l'essentiel des enjeux des romans de Dugain (comme des vrais hommes et femmes de pouvoir) : "le pouvoir n'est pas un moyen, c'est une fin" déclare le tortionnaire O'Brien. C'est en effet une fin qui justifie tous les moyens pour les protagonistes de l'Emprise. Mais là où dans la dystopie d'Orwell le pouvoir est incarné par la figure abstraite de Big Brother qui n'existe que sous forme d'image (quand sa réalité se concrétise en un appareil politico-policier omniprésent), dans la fiction réaliste de Dugain le pouvoir est celui, bien réel, que notre Vème République confie à des hommes (surtout) et des femmes. On y découvre sans surprise le monde politique comme un panier de crabes où l'on chercherait en vain une quelconque trace de vision pour la société, d'idéal, voire même d'idée originale. Seule compte l'accession aux fonctions du pouvoir. Et bien sûr celle, suprême en notre monarchie républicaine, de Président. L'intérêt de ces livres, outre que la lecture en est addictive, est d'exposer sous le déguisement de la fiction, ce que chacun sait au fond par les brèches qu'ouvrent un scandale par-ci, un changement de camp par-là, et quelques cadavres puants qui composent une part de notre arrière-fond médiatique.

 

On suit donc, haletant, les péripéties d'aspirants à la résidence élyséenne, et leurs interactions, alliances et trahisons avec d'autres sphères de pouvoir : le PDG d'un grand groupe industriel du nucléaire (qui n'est pas Areva), le chef des services de renseignement intérieur (qui n'est pas Squarcini), un prince qatari qui espère miser sur le bon cheval, la CIA en embuscade... Plus celles de quelques victimes collatérales de ces jeux de grands où l'on flingue à coup de rumeurs, de coups fourrés... ou de flingues. Un univers sombre, peut-être fascinant, où le secret-défense et celui des affaires servent de paravent à des manoeuvres dans lesquelles l'intérêt général est une private-joke.

L'effet de dessillement est tel qu'on peut difficilement continuer de croire en nos propres institutions, ni ne pas voir derrière tout discours d'homme ou femme politique une simple opération de com' calibrée en fonction de sondages d'opinion et de ce qu'un conseiller aura jugé "porteur en terme d'image"...

A moins d'entrer à son tour dans la "doublepensée" : je sais bien que tout ça est mensonger, que nous n'avons plus prise sur grand chose, mais je continue d'y croire quand même...

Baron Noir, excellente série française que je recommande en trépignant d'enthousiasme, emprunte les même codes. Là encore on est dans l'hyper réalisme. Kad Merad y incarne une figure du PS (qui n'est pas Julien Dray), député-maire de Dunkerque "issu du peuple", prêt à toutes les magouilles ou presque (cette petite réserve évite au personnage la caricature en le présentant sous un jour complexe et presque attachant), jouant de charisme et de son influence auprès des syndicats ouvriers ou étudiants pour remonter la pente après avoir été sacrifié sur l'autel de l'ambition présidentielle (encore) du candidat de son parti.

Enfin, le très bon film de Pierre Schoeller, L'exercice de l'Etat, en raconte les cuisines en collant au plus près de son personnage de ministre des Transports, superbement incarné par Olivier Gournet, étoile montante du gouvernement dont la mission est de faire passer la pilule de la privatisation des gares. En ouvrant une fenètre sur les coulisses du pouvoir, Schoeller ajoute à notre dossier sa vision de la réalité pas très réjouissante d'un pouvoir surtout soucieux de sa propre permanence, dans le cadre contraint des politiques libérales qu'il ne vient plus à l'esprit de quiconque dans ces sphères de remettre en question. En résulte une course pathétique aux points d'opinion positives comme principale préoccupation des puissants. Certes, le ministre-Gourmet a une réelle épaisseur, des élans de sympathie sincère pour son chauffeur, même s'il n'oublie jamais qui est qui, et un côté brut de décoffrage qui détonne un peu et n'est pas pour rien dans sa popularité. Voilà qui évite au film l'écueil du portrait à charge ou de la dénonciation univoque. Dans le même ordre d'idées le personnage du directeur de cabinet (Michel Blanc épatant, à des années-lumières de Jean-Claude Dusse) incarne cette race des grands commis de l'Etat, pétris de sens du devoir et du bien commun, dont on doute quand même qu'ils suffiront à sauver notre République pourrissante...

Pahoueur