9782246803096Ne réveillez pas le diable qui dort, John Verdon, trad. P. Bonnet et S. Boulongne, Grasset, 2013.

Mais un blog qui dort, si, vous pouvez.

Bon bon bon, me revoilà. Comme Johnny, j'ai du mal à dire adieu pour toujours au succès, à la gloire et à tout ce qui va avec. Surtout quand les éditeurs me supplient à genoux de parler de leurs bouquins et surenchérissent dans les cadeaux extravagants destinés à se gagner mes bonnes grâces. Que voulez-vous...

Alors, voici donc le dernier John Verdon, dont le N'ouvre pas les yeux m'avait déjà pas mal plu.

Impression d'ensemble : un bon thriller, plein de surprises, de fausses pistes, qui ballade son lecteur de suppositions erronées en hypothèses foireuses et ne se dévoile qu'à la toute fin, avec des moments où il flippe un peu, le lecteur, et quelques accélérations où il se retient, le lecteur, d'aller faire pipi pour finir le chapitre. Bref, un thriller qui fait le job. Bon, on n'en reparlera pas dans cent ans, mais faire passer quelques heures de plaisir à ce cher lecteur, c'est un objectif tout à fait honorable, et que peu savent atteindre.

De quoi qu'ça cause ?

Alors, c'est Gurney, le même flic retraité, champion des élucidations d'énigmes insolubles, qui se remet tant bien que mal des séquelles de ses dernières aventures (voir plus haut), qui l'ont laissé plutôt amoché, déprimé et pas mal parano. Heureusement que sa chère et tendre Madeleine est là, avec sa compréhension inépuisable, son boulot à la clinique du coin et son jardinage. N'empêche qu'il s'emmerde sec, le père Gurney, et tourne un peu en rond dans ses pantoufles et sa belle maison au milieu des bois. Heureusement (il y a des gens qui ont de la chance), une vieille connaissance le contacte pour lui demander un petit service (et là le lecteur se doute que le petit service va s'avérer plus compliqué que ça) : coacher la fille d'icelle (c'est à dire de la vieille connaissance en question, une femme dont je ne sais plus exactement quel degré d'ambiguïté elle a eu cultivé avec lui, mais on s'en fout pour la suite) qui se lance dans le journalisme et a besoin d'un regard expert pour mener à bien son projet de fin d'études parrainé par une chaîne câblée bien racoleuse et bien réac genre Fox News, projet qui consiste à interroger dix ans après les proches des victimes d'un serial killer particulièrement retors et jamais arrêté, le Bon Berger.

Comme le lecteur s'en doutait au moment du coup de fil de la vieille connaissance qui, etc, ce qui devait être une l'affaire d'une journée et se limiter à deux-trois conseils pour ne pas dire trop de conneries devient un vrai sac de noeuds. D'abord parce que l'ex-petit copain de la minette semble bien dérangé dans le style inquiétant, et se livre selon toute apparence à un harcèlement malsain, mais surtout parce que tout laisse à penser que le Bon Berger rôde toujours et n'apprécie pas des masses la publicité faite sur son cas et ses exploits passés. Par-dessus le marché, Gurney, qui a retrouvé sa niaque, se rend compte que l'enquête menée dix ans auparavant est à peu près aussi bien ficelée qu'une robe de strip-teaseuse, ce qui ne manque pas de gonfler pontes du FBI et experts psy trop sûrs d'eux...

Ce qui m'amène, justement, à partager une réflexion que je me fais depuis pas mal de temps. Tant pis, il ne fallait pas insister.

Les conflits inter-polices (typiquement fédéraux VS locaux, police urbaine VS shériff du comté, etc.), les rivalités interpersonnelles sont un ressort des plus classiques dans les polars américains. Bien souvent, savoir qui va arrêter le bad guy est plus important que de l'arrêter tout court. Et les good guys ne le sont plus tellement entre eux dès lors qu'il s'agit de pourrir le supérieur, le subalterne, le collègue pas assez pro, voire, dédain suprême, incapable de faire le job.

Difficile de ne pas y voir un reflet, peut-être à peine déformé par les enjeux émotionnels liés aux enquêtes sur des crimes dégueux, et plus généralement à la fréquentation assidue de la merde humaine la plus noire, d'une société tout entière gagnée à la philosophie du management par la peur, la mise en concurrence permanente de chacun contre tous, d'une société de la méfiance et du stress, où par contrecoup le cocon familial devient le seul refuge où tendresse, amour et compréhension ont encore droit de cité. La Madeleine de Gurney.

Après ces fulgurances philosophico-sociologiques, il ne me reste plus qu'à vous souhaiter bonne lecture, et à vous dire... A bientôt !

PS : Ne réveillez pas le diable qui dort sort le 13 mars.