28 janvier 2009
Rouge-Gorge - Jo Nesbø
Rouge-Gorge, Jo Nesbø, Trad. Alex Fouillet, Gaïa, 2004.
J'ai déjà parlé à plusieurs reprises de cet auteur norvégien, notamment de l'excellentissime Bonhomme de neige, et du très bon L'homme chauve-souris.
C'est donc sans trop de surprise que j'ai aimé ce Rouge-Gorge.
Cette fois, Harry Hole reste en Norvège (après l'Australie et la Thaïlande) où il commence par foirer une mission de haute importance diplomatique. Du coup, le bonhomme, sensible et fragile en dedans malgré son mètre quatre-vingt dix athlétique, se retrouve une fois de plus plongé dans la bière (à mon avis, il ne va jamais s'en sortir, celui-là non plus... Héros de polar, c'est mauvais pour le foie.).
Et paf ! On l'envoie courir après un fusil genre "à tuer l'éléphant du premier coup", que son importateur pourrait bien destiner à un méchant attentat sur le sol norvégien...
Je ne vais pas être original en disant que le bon polar vaut par deux choses essentiellement : une intrigue assez bien bricolée pour qu'on s'y creuse un peu la tête et s'y laisse un peu rouler, et une entrée dans des univers (lieux, époques, milieux sociaux, personnages...) que l'on ne fréquenterait pas forcément sans ce biais.
De ces deux points de vue, Nesbø a encore une fois réussi son coup.
De l'intrigue, je n'en ai déjà que trop dit. J'ajouterai quand même que l'ami Jo laisse la porte ouverte sur une future enquête de l'inspecteur Hole. Tous les salauds ne sont pas punis à la fin du récit. Gageons que cette injustice sera réparée dans un prochain bouquin (Rue Sans-Souci ?) Quant au reste, disons que ce récit nous entraîne au cœur de la Seconde guerre mondiale et des légions de volontaires SS norvégiens. Et de l'attitude, collective, institutionnelle ou individuelle des Norvégiens pendant la guerre. Sur quoi nous n'avons guère de leçons à leur donner... Avec un crochet du côté des néo-nazes (is) contemporains.
Le récit alterne (classique, mais efficace) passé et présent, forcément liés, mais le lecteur se perd à essayer de démêler ces liens (on comprend pourquoi à la fin : que celui ou celle qui ne s'est pas fait avoir le proclame haut et fort. J'y paie des frites.)
Et puis, à chaque fois, les bouquins des Nordiques me rassurent. Malgré le raz-de-marée de la "culture mondialisée", certains particularismes restent solidement ancrés, comme des harpons (norvégiens) dans le bide d'une baleine (à bosse, si l'on veut).
Voici par exemple ce que l'on ne trouverait JAMAIS dans un polar écrit par, disons, un Toulousain : "Que fabriquait-elle, au nom du ciel ? Ils avaient dit sept heures et demie, et il était bientôt huit heures moins le quart." (sic)
20 janvier 2009
Manhattan nocturne - Colin Harrison
Manhattan nocturne, Colin Harrison, trad. Christophe Claro, Belfond, 1997.
Porter Wren est journaliste, chroniqueur des faits-divers bien glauques, vaguement désabusé ("Les journaux ont-ils encore la moindre importance ?") et ma foi les choses vont plutôt bien pour lui : une épouse brillante, deux beaux enfants, une chouette maison en plein coeur de Manhattan...
Jusqu'au jour (bien sûr) où une blonde fatale, veuve d'un cinéaste avant-gardiste mystérieusement assassiné croise son chemin et enflamme son slip.
Mensonges, manipulations, menaces vont alors secouer son train-train...
J'avais lu, il y a maintenant un certain, temps Havana room, du même Colin Harrison. Qui m'avait emporté par son intrigue surprenante.
Ici encore, Harrison nous emmène dans une histoire où, du fond des égouts aux sommets des gratte-ciels on suit les détours tortueux de trajectoires humaines mues par l'ambition, le désir, la folie, l'amour, le désespoir... Et nous offre un regard fascinant, fasciné et sans complaisance sur sa ville ("Les bars, les clubs de remise en forme, les bureaux, grouillaient d'hommes superbes et ennuyeux, d'hommes raisonnables et pleins d'entrain qui n'avaient aucun charme à ses yeux. Ils s'intéressaient aux fonds communs de placement, aux rencontres de football, ils se montraient par trop spirituels au premier rendez-vous et bien trop délicats au lit. Ils parlaient sans cesse politique mais ne comprenaient rien à la rue. Ils semblaient produits en série et exhibaient l'impuissante ironie de leur génération"). A savourer aussi, au détour du récit, un éloge des femmes de quarante ans...
Chaude, chaude recommandation !
08 janvier 2009
La femme en vert - Arnaldur Indridason
La femme en vert, Arnaldur Indridason, trad. Eric Boury, Métailié, 2006
Grand prix littéraire des lectrices de Elle 2007
Le commissaire Erlendur Sveinsson, héros récurrent des polars d'Indridason n'est pas un marrant. "Le printemps et l'été n'étaient pas les saisons préférées d'Erlendur. Trop de lumière. Trop de légèreté". Quand on sait qu'on parle de l'ISLANDE, là... Bref, c'est pas vraiment Séraphin Lampion.
Il faut dire qu'avec une fille toxico, enceinte et dans le coma, un fils qu'il ne voit jamais et une ex qui le hait d'une haine bien tenace, il n'y a pas vraiment de quoi sauter au plafond.
Ah, la famille...
Ben justement, c'est de ça qu'il est question dans cette nouvelle enquête d'Erlendur Sveisson. Un squelette datant de la dernière guerre est découvert dans les fondations d'un nouveau quartier de Reykjavik. Est-ce l'ex-fiancée de l'ancien propriétaire des lieux, disparue corps et biens plus ou moins à cette époque ? Quel rapport avec l'histoire de cette famille, qui nous est contée en parallèle à l'investigation policière ? Famille qui vit sous l'empire tyrannique d'un mari et père violent, un de ces monstres discrets que les faits divers mettent parfois en lumière. Le voisin du dessous, le quincailler du coin, le collègue de bureau dont on n'aurait jamais pensé qu'il...
On retrouve l'atmosphère pesante et triste de La cité des jarres, son rythme qui n'a rien d'hystérique, une enquête plutôt pépère, sans suspense ni réelle tension. Celle-ci est bien plutôt dans l'ambiance irrespirable des secrets de famille bien enfouis, de la violence et du Mal inouïs qui s'y cachent parfois, et des ravages qu'ils causent chez les victimes.
Un polar humain, très humain. Malheureusement.
05 janvier 2009
French Tabloïds - Jean-Hugues Oppel
French Tabloïds, Jean-Hugues Oppel, Payot & Rivages, 2005
Jean-Hugues Oppel revisite l'histoire récente. Ou comment le 21 avril 2001 n'est que le résultat d'un odieux complot destiné à éviter à Chirac les tribunaux pour 5 années de plus.
Bien sûr, dès le titre, l'hommage à Ellroy est évident, hommage qu'on retrouve jusque dans la construction du roman, et parfois dans le style même. Toutes choses restant égales par ailleurs...
C'est plaisant, ça se laisse lire, même si on doute vraiment de l'utilité d'un cabinet de consultants obscurs pour que l'ensemble des médias se vautre dans le sang et le sensationnel. Ils font très bien ça tous seuls...
De même, est-il indispensable qu'un expert en manipulation pousse un raté hargneux à dézinguer son Conseil municipal ? N'y a-t-il pas suffisamment de désespoir et de rancoeurs dans ce pays pour que, malheureusement, ça arrive ? D'ailleurs, on ne voit pas trop la géniale manip, qui semble consister à montrer au pantin des jolis flingues... Muouf...
Par contre, le coup du "grâce aux candidatures de l'extrême-gauche la droite est sûre de gagner" sent un peu le maroille... Si c'était pour nous servir un argument de ce niveau, une tribune dans Libé aurait suffi...
01 janvier 2009
Gomorra - Roberto Saviano
Gomorra - Dans l'empire de la camorra, Roberto Saviano, trad. Vincent Raynaud, Gallimard, 2007
C'est vrai que ce bouquin est un truc incroyable.
J'ai eu un peu de mal à y rentrer, un peu désorienté par la forme du texte, qui mélange témoignage direct de l'auteur, informations tirées de sources judiciaires, de commissions parlementaires d'enquête, réflexions sur la nature de la camorra et de son pouvoir sur les gens.
Mais c'est à coup sûr un livre qu'il faut lire. D'abord parce que Saviano, on le sait, a littéralement sacrifié sa vie en le publiant (avant qu'il en perde peut-être un jour l'existence), ce qui le place sur un plan légèrement différent d'un BHL, par exemple...
(Profitons ce 1er janvier pour souhaiter à Roberto Saviano une très bonne année 2009, lui que la mafia avait promis à la mort avant la fin décembre 2008. Puisse-t-il continuer à la narguer très, très longtemps...)
Mais surtout, surtout, parce qu'il met en lumière l'existence, le fonctionnement, la vie d'un des systèmes humains les plus pourris du monde : la camorra.
Si la sauce napolitaine se distingue de son homologue bolognaise par l'absence de viande, son application à la mafia conduit au constat inverse. Y'en a. Plein.
Oui, je sais, on va dire "après tout, des morts dans la mafia, c'est comme les gros chez Mc Do, ils se le sont un peu cherché". Hm.
Le mérite immense de Gomorra est de montrer, de rendre évident le constat que quiconque naît Napolitain ou en Campanie et pauvre a toutes les chances de trimer toute sa vie comme un chien pour un salaire de merde (vraiment de merde). Ou de devenir camorriste. Etre craint, respecté, avoir un revenu décent. Peut-être grimper les échelons du système. Et très probablement finir massacré parce que le vent tourne et les alliances des clans avec.
En gros, être un esclave du système. Ou un rouage du système.
Parce que la camorra, c'est une forme, certes ultra-violente, mais ultra-efficace de capitalisme. Qui fait fonctionner toute l'économie du Sud de l'Italie. Ateliers de confection aux ouvriers semi-esclaves, chantiers du bâtiment, drogue, armes, déchets, tout, tout, tout est bon pour faire du fric. Pour qu'un parrain mégalo se fasse bâtir la maison de Tony Montana dans Scarface (authentique)...
Coppola, De Palma, Scorsese ont montré la mafia dans des opéras ultraviolents, mais tellement bien faits qu'on en admire forcément les personnages de tragédie, cruels et inflexibles, qui regardent la mort en face.
Mais dans la vraie vie, ces capitalistes camorristes (qui copient les films pour se donner un genre) sont de sinistres crapules prêts à tout pour le pèze, des capitalistes barbares.
On sort de ce livre halluciné par le cynisme absolu du Système, et par ce qu'il révèle en fait du monde capitaliste contemporain.
Mais on pourra peut-être aussi trouver exemple et réconfort dans les figures de gens courageux, prêtres, simples citoyens, ou Saviano lui-même, qui au péril (et en général, au prix) de leur vie arrivent encore à s'opposer, "la seule chose qui permet de sentir qu'on est encore un homme digne de respirer".
Parce que faire la révolution, ça ne sera facile nulle part, mais là-bas...
Rituel - Mo Hayder
Rituel, Mo Hayder, trad. Hubert Tézenas, Presses de la Cité, 2008.
De l'horreur horrible.
On retrouve dans le port de Bristol une main. Humaine. Apparemment prélevée sur une victime toujours vivante. (Ambiance. Bienvenue dans le monde merveilleux de Mo Hayder).
Evidemment, la police enquête : Jack Caffery, héros déjà bien torturé de deux précédents romans de la dame, et une petite plongeuse de la police, elle aussi ravagée par un horrible drame familial qui lui a coûté ses parents.
Et c'est parti...
Avant d'ouvrir le livre, on se pose une seule question, bien sûr. Comment est-ce qu'elle va faire pour trouver plus horrible et plus glaçant que l'Homme du soir, Birdman, Pig Island et Tokyo ? Parce qu'il y a du boulot...
Réponse ? Hm... Magie d'Afrique, organes humains, mutilations...
Mm.
Bon, ne tergiversons pas : j'ai moins aimé que les autres. Peut-être par lassitude du "toujours pire". Peut-être parce qu'à l'image des porn addicts l'accumulation d'images abominables, de désespoirs sans fond, de personnages brisés-broyés-moulus a fini par me désensibiliser, voire me blaser de tout ça. L'impression de ne plus découvrir grand chose, de ne plus être vraiment surpris, même par le fatal retournement-final-qu'on-n'-attendait-pas-alors-c'était-lui...
Sauf que.
Mo Hayder a eu un allié, durant ma lecture. De choix.
Un virus.
La gastro.
Bon, c'est peu glamour, mais ça donne de la fièvre. Et quand on a de la fièvre, on a tendance à basculer facilement de la veille au sommeil, de la conscience au rêve, voire au cauchemar...
Lire Mo Hayder avec de la fièvre est une expérience extrême.
Déjà, en général, je n'aime pas beaucoup faire mes cauchemars... Mais faire les SIENS !!!
Sinon...
Bonne année !
Et bonne santé.
Et évitez la gastro.