41f9DRmFYzLTea-bag, Henning Mankell, Seuil, 2007

Polar or not Polar ?

Henning Mankell est un très bon auteur de polars. Suédois.

Il aurait aussi pu inspirer le nom de ce blog (sauf que non en fait) car il écrit surtout du noir, mais pas que. Je crois avoir lu à peu près tous ses policiers, les Wallander (père et fille), et l'autre, là, dans Le retour du professeur de danse, dont j'ai oublié le nom. J'ai toujours aimé. Austère, mais très bien construit, avec un regard lucide sur son pays qui change (pour le pire, bien sûr). Et puis je me suis risqué sur un des "mais pas que", qui s'appelait Le fils du vent. Qui m'a, soyons honnête, fait chier.

D'où mon hésitation devant ce Tea-Bag, autre opus mainstream de notre Suédois d'Afrique. Oui, c'est écrit en 4ème de couv, le père Mankell vit à moitié au Mozambique, ce qui doit le changer un poil de sa Scandinavie natale. Et qui explique peut-être sa prédilection pour les questionnements autour de la rencontre de deux mondes si différents que l'Afrique et l'Europe. Du Nord, qui plus est. Qui étaient au centre du Fils du vent, et qui reviennent dans ce livre-ci.

Parenthèse. Ça me rappelle une "brigade" de travailleurs volontaires étrangers venus manifester à la force du poignet sa solidarité avec Cuba, et composée en majorité de Nordiques (je crois que c'est pour ça qu'on l'appelait la "Brigade Nordique"... Bien trouvé, non ?). Je me rappelle une délégation de Norvégiens réclamant de couper la salsa qui enflammait nos soirées pour pouvoir "écouter la nature", les filles qui râlaient quand les danseurs les serraient d'un peu près ou les végétariens qui chipotaient parce qu'on n'avait que des œufs à leur servir... Ouais, c'étaient pas trop des gros marrants, nos Vikings. Sauf quand ils se beurraient la gueule (enfin, quand ça ne les rendait pas agressifs...).
Bref, tout ça pour dire que je le comprends un peu, notre auteur, d'être allé voir là où les rues sont moins propres et la vie un peu plus vivante.

Mais revenons à nos moutons.
"Tea-Bag", c'est le nom que se donne une jeune Africaine arrivée en Suède comme tant d'autres via l'enfer du désert, des passeurs véreux, des marins malhonnêtes et autres salopards qui savent bien tirer du fric de la misère des autres (les premiers de la chaîne, en fait...).

Elle va croiser la route de Jesper Humlin, poète suédois nombriliste, hypocondriaque et pusillanime, coincé entre une copine casse-bonbons, sa mère encore pire et son éditeur très directif.

Qui veut lui faire écrire... Un polar ! Ah, ah, mise en abyme de Mankell lui-même, qui se désole de moins toucher les gens avec sa "vraie" littérature qu'avec ses romans policiers ? Ou juste un petit clin d'œil humoristique (appuyé, alors, parce que ça dure pendant tout le livre) ? Ben je ne sais pas trop (mais je préfère ses polars, ça c'est sûr !).

En tous cas, par un enchaînement de péripéties subies plus que voulues, notre poète va rencontrer, outre Tea-Bag l'Africaine, Leila l'Iranienne et Tania la Balte (comme ça, l'échantillon est représentatif...) avec lesquelles il va lancer un atelier d'écriture qui lui redonnera l'inspiration perdue. Avec incompréhensions mutuelles, quiproquos, décalages culturels, engueulades et quelques moments sympas quand même. Voilà en gros la trame du récit.

Au final, j'ai trouvé qu'autant le personnage de Jesper, archétype de l'intello occidental ramolli et mal dans son monde (de merde) peut convaincre (et agacer... Ce qu'il est mou du bide, quand même !!), autant les personnages des clandestins aux itinéraires quasiment métaphoriques (remontée de fleuve -ou traversée de la mer- à la rame, rencontres providentielles...) sonnent faux lorsqu'elles se lancent dans d'interminables récits autobiographiques parfaitement élaborés et imagés (et pour tout dire, complètement artificiels).

A moins que ?

A moins que Mankell ait délibérément renoncé au plausible, à "l'effet de réel" (si propre au polar, justement), comme un appui à la thèse (un peu pessimiste), selon laquelle il nous serait impossible de tout à fait comprendre (et donc raconter) "l'Autre", le migrant, l'étranger, le pauvre, et que résume ainsi l'héroïne éponyme du livre :

"- Tu n'as pas entendu ma voix. Tu n'entendais que la tienne. Tu ne m'as pas vue. Tu voyais la personne qui naissait de tes mots à toi"

Voilà, bonne journée !