09 mai 2008
Versus - Antoine Chainas
Versus, Antoine Chainas, Série Noire Gallimard, 2008
Polar monstre(ueux)
Le lecteur de polar serait-il, à l'image du toxicomane, ou du sex-addict, sujet au phénomène de l'accoutumance ? Doit-il, pour être encore ému, touché, secoué, plonger dans des récits chaque fois plus noirs, plus durs, plus désespérés ? Fréquenter des assassins toujours plus pervers, siphonnés, pourris, des flics plus brutaux, dingos, borderline ?
Si c'est le cas, alors la dernière défonce sur le marché est made in Antoine Chainas. On nous le présente en 4ème de couv' comme "men[ant] une vie de famille et travaill[ant] dans le Sud de la France". Comme s'il fallait rassurer le lecteur sur le fait qu'un type qui écrit de tels livres mène une vraie vie d'apparence saine et normale. Avec évocation du soleil méridional pour confirmer.
Parce que là, franchement, c'est du lourd. Ouh là oui. Ouh là.
Paul Nazutti est flic à la brigade des mineurs. Sa vie, c'est traquer les pédophiles. Comme un enragé. Pour le reste, sa vie c'est de la merde. Raciste, misogyne, homophobe, violent, misanthrope, réac, c'est une (grosse) boule de haine qui s'évertue à faire le vide affectif et relationnel autour de lui (avec succès). Et qui lessive ses binômes les uns après les autres. Jusqu'à l'arrivée de l'idéaliste Andreotti...
La confrontation entre ces deux flics ira bien au-delà du classique affrontement méchant-pourri-cynique versus gentil-qui-y-croit-encore, et les entraînera tous deux dans une descente aux enfers où les repères, et l'innocence, se perdront bien vite.
Il y a aussi Rose dont la vie s'est arrêtée avec l'enlèvement, puis l'assassinat de sa petite fille. Et qui cherche à tout prix un moyen de ressusciter.
C'est hyper-violent, hyper-désespéré, tout (et tous) est broyé, sali, détruit.
Ce serait insupportable s'il n'y avait le style. Qui m'a fait penser à Ellroy (enfin, ses traductions), avec, par ci-par là, un genre d'argot ringard en sus. En tout cas incisif, le style, efficace, comme des directs au plexus... Avec le même effet : ça coupe le souffle. J'avoue avoir posé ce pavé de temps à autre pour le reprendre un peu, le souffle.
On bouffe jusqu'à écœurement de l'horreur et du désespoir. Avec au menu : pervers aux sophistications jusque là ignorées du vulgus (le "minimalisme organique", vous connaissez ?), pédophiles assassins, tueur(s ?) en série, secte sadico-partouzeuse, junkies, enfants martyres...
En apéro, le credo du riant Nazutti (un extrait, hein, parce qu'il y en a comme ça des pages...) : " (...) il n'y a aucune beauté, aucune. L'amour n'existe pas, les sourires sont assassins, le pire est à venir, il n'y a pas de lois. Les parents sont des meurtriers, les enfants sont des proies. C'est ça, mon monde."
Vous voilà prévenus.
Au passage, merci à JM Laherrère pour son tuyau. J'attaque Winslow en seguida.
05 mai 2008
Cantique des gisants - Laurent Martin
Cantique des gisants, Laurent Martin, 2007
D'abord, Laurent Martin a un nom bien sympathique (praïveute djauque).
Ensuite, Laurent Martin écrit de bons bouquins. En explorant de nouvelles manières d'écrire du roman noir.
Dans son premier opus (L'Ivresse des dieux, grand prix de littérature policière 2003), il pastichait la tragédie grecque avec chœur, coryphée, parodos, exodos, et tout ce qu'il faut entre.
Dans son Cantique des gisants, il explore le genre du récit choral. A la manière, si l'on veut, des films d'Altman ou du Pulp Fiction de Tarantino (ou encore d'Elephant de Gus Van Sant). Comme dans ces films, le même événement est raconté plusieurs fois, à travers le point de vue de plusieurs personnages. Concentré sur une ou deux journées, le récit s'étoffe par les parcours des divers protagonistes, qui se croisent, bien sûr, pour s'aimer, se mentir, se tuer, se trahir, et faire tout ce que font généralement les êtres humains en présence de leurs congénères. Et l'on découvre ainsi les dessous d'une sombre affaire (ben oui, hein, on est dans le roman noir...) qui mêle comme il se doit politique, magouilles, crimes et délits. Sans beaucoup d'espoir à la sortie : on est dans le noir foncé.
Rien de très original dans l'histoire proprement dite, mais l'ancien prof de Lettres Laurent Martin sait bien que ce qui compte en littérature, c'est surtout la manière de la raconter.
Ce en quoi il réussit brillamment, une nouvelle fois.
Et nous laisse un vrai suspense : comment fera-t-il pour se renouveler autant dans son prochain livre ? On attend avec impatience de le découvrir...
02 mai 2008
La Ferme du crime - Andrea Maria Schenkel
La Ferme du crime, Andrea Maria Schenkel (trad. Stéphanie Lux), col. actes noirs, Actes Sud, 2008.
Classé meilleur roman criminel du printemps 2006 par les libraires allemands. (Et on comprend pourquoi)
La collection "actes noirs", de chez Actes Sud avait été lancée, si mes informations sont correctes, pour la publication de l'excellente trilogie Millenium, du Suédois Stieg Larsson.
C'est aussi celle qui a publié l'assez bon Flashpoint de l'Indien Mainak Dhar.
Avec ce nouvel ouvrage, la toute nouvelle collection noire d'Actes Sud confirme donc sa vocation à publier des romans noirs étrangers de qualité. A suivre, donc.
C'est une auteure allemande, cette fois-ci, qu'il nous est proposé de découvrir. S'inspirant d'un fait divers remontant années 1920, le massacre d'une famille entière de paysans d'un hameau de Bavière, Andrea Maria Schenkel a choisi de transposer l'histoire dans les années d'après la Seconde Guerre.
Le roman est constitué par les récits, multiples, de divers témoins : les voisins, le facteur, le curé, le maire, une copine d'école... Récits entrecoupés de prières en forme de litanie qui accentuent encore l'effroi qu'inspire la réalité qui, peu à peu, apparaît.
A travers ces récits, chargés d'allusions, de sous-entendus, de rancœurs et de mesquineries, parfois, on découvre les secrets de cette famille, rien moins que modèle. Père incestueux, mère soumise, fille manipulatrice, on est loin de La petite maison dans la prairie...
Au-delà de la vérité sur cette affaire sordide (en tous cas celle proposée par le livre), Schenkel nous livre une description peu complaisante de l'atmosphère parfaitement infecte et étouffante que peut être celle d'un petit village (ça rappelle beaucoup L'eau des collines de Pagnol), et les plaies mal refermées de la période nazie et de la guerre.
Quand notre époque a tendance à idéaliser, avec le bio et tutti quanti, la tradition paysanne, ça fait du bien de se rappeler que le monde paysan d'avââânt pouvait aussi puer le calcul de bout de jambon, la lâcheté, l'envie mesquine et la loi du silence. Sur fond de verdure.
L'écriture est parfaitement maîtrisée, c'est limpide, efficace... Excellent.