versusVersus, Antoine Chainas, Série Noire Gallimard, 2008

Polar monstre(ueux)

Le lecteur de polar serait-il, à l'image du toxicomane, ou du sex-addict, sujet au phénomène de l'accoutumance ? Doit-il, pour être encore ému, touché, secoué, plonger dans des récits chaque fois plus noirs, plus durs, plus désespérés ? Fréquenter des assassins toujours plus pervers, siphonnés, pourris, des flics plus brutaux, dingos, borderline ?

Si c'est le cas, alors la dernière défonce sur le marché est made in Antoine Chainas. On nous le présente en 4ème de couv' comme "men[ant] une vie de famille et travaill[ant] dans le Sud de la France". Comme s'il fallait rassurer le lecteur sur le fait qu'un type qui écrit de tels livres mène une vraie vie d'apparence saine et normale. Avec évocation du soleil méridional pour confirmer.

Parce que là, franchement, c'est du lourd. Ouh là oui. Ouh là.

Paul Nazutti est flic à la brigade des mineurs. Sa vie, c'est traquer les pédophiles. Comme un enragé. Pour le reste, sa vie c'est de la merde. Raciste, misogyne, homophobe, violent, misanthrope, réac, c'est une (grosse) boule de haine qui s'évertue à faire le vide affectif et relationnel autour de lui (avec succès). Et qui lessive ses binômes les uns après les autres. Jusqu'à l'arrivée de l'idéaliste Andreotti...
La confrontation entre ces deux flics ira bien au-delà du classique affrontement méchant-pourri-cynique versus gentil-qui-y-croit-encore, et les entraînera tous deux dans une descente aux enfers où les repères, et l'innocence, se perdront bien vite.

Il y a aussi Rose dont la vie s'est arrêtée avec l'enlèvement, puis l'assassinat de sa petite fille. Et qui cherche à tout prix un moyen de ressusciter.

C'est hyper-violent, hyper-désespéré, tout (et tous) est broyé, sali, détruit.

Ce serait insupportable s'il n'y avait le style. Qui m'a fait penser à Ellroy (enfin, ses traductions), avec, par ci-par là, un genre d'argot ringard en sus. En tout cas incisif, le style, efficace, comme des directs au plexus... Avec le même effet : ça coupe le souffle. J'avoue avoir posé ce pavé de temps à autre pour le reprendre un peu, le souffle.

On bouffe jusqu'à écœurement de l'horreur et du désespoir. Avec au menu : pervers aux sophistications jusque là ignorées du vulgus (le "minimalisme organique", vous connaissez ?), pédophiles assassins, tueur(s ?) en série, secte sadico-partouzeuse, junkies, enfants martyres...

En apéro, le credo du riant Nazutti (un extrait, hein, parce qu'il y en a comme ça des pages...) : " (...) il n'y a aucune beauté, aucune. L'amour n'existe pas, les sourires sont assassins, le pire est à venir, il n'y a pas de lois. Les parents sont des meurtriers, les enfants sont des proies. C'est ça, mon monde."

Vous voilà prévenus.

Au passage, merci à JM Laherrère pour son tuyau. J'attaque Winslow en seguida.