08 mars 2008
Citoyens clandestins - DOA
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Citoyens clandestins, DOA, Gallimard, col. "Série Noire", 2007.
Grand prix de littérature policière 2007
Bon, déjà, le mec (l'auteur, hein) il s'appelle "DOA", pour "Dead on arrival". Il paraît que ça vient du jargon médico-légal, pour dire que le gus il était mort à son arrivée dans le service... En tous cas, ça pose l'ambiance.
Et puis il y a cette couverture, flippante à souhait. On pense guerre chimique, gaz sarin, Darth Vader...
Et la "bande son", des morceaux qu'un personnage écoute pendant ses missions spéciales (on y reviendra, à celui-là) : que des trucs qui cognent au bide et vous transforment le babos le plus ramollo en émule d'Alex dans Orange Mécanique. Prodigy, Rage Against the Machine, Pixies... J'adoore !
Dans un style hyper direct, rapide, efficace, on plonge dans le monde souterrain de l'espionnage et de la guerre clandestine : DRM (pour Direction du Renseignement Militaire), DST, DGSE... Des histoires presque parallèles (il faudra bien qu'elles finissent par se croiser...) d'un mystérieux "lynx" mélomane, l'agent secret qui ferait passer James B. pour un garde-champêtre empoté, d'un fils de Harkis infiltré chez les jihadistes européens, d'une beurette journaliste qui fourre son nez où elle ne devrait bien sûr pas... Le tout, on l'aura compris, dans une ambiance de menace terroriste islamiste à la 24H, avec ce qu'il faut de jargon bidasse et barbouzard, de détails techniques pour faire "vrai" (vous connaitrez tout des derniers outils de chez Heckler & Koch, ou des indémodables Dragunov...) .
Résultat, on ouvre ce bouquin, et pfuiit ! On est aspiré, entraîné par le tempo d'enfer du récit, qui nous trimbale, abasourdis, dans cet infra-monde où la vie ne vaut pas cher, où la morale se teinte de gris, où l'on manipule sans vergogne (à moins qu'on soit manipulé soi-même ?).
Du bon, du très bon, qui n'a pas volé son Grand Prix ! Tiens, je crois que je vais aller me le relire...
Birdman - Mo Hayder
Birdman, de Mo Hayder, Presses Pocket, col. Thriller, 2000.
A lire à jeun
Ca fait beaucoup pour une journée, mais ce blog est tout neuf, il faut l'étoffer un peu. Et puis il y a tellement de bouquins dont j'ai envie de parler...
Celui-ci n'est pas à mettre entre toutes les mains. Sérieux. Cette écrivaine est tordue. Même pour une Anglaise. Elle a des idées qui glacent le sang. A côté de ses méchants à elle, Hannibal Lecter est un boy-scout.
C'est le canevas mille fois éprouvé du tueur en série psychopathe et génial (et bien gratiné), mais ça marche quand même. On se laisse berner par les fausses pistes et on s'attache au personnage du flic, meurtri par la disparition de son frère lorsqu'il était enfant, et qui revient, bien sûr, le hanter. Tout ça sur un rythme haletant, à raccourcir le temps de sommeil.
Vous êtes prévenus, ça décoiffe sec, à lire de préférence l'estomac vide.
Mais si vous aimez ça, consultez un psy. Vous n'êtes pas normaux. Ou bien, lisez ses autres livres, L'homme du soir (encore pire) et Tokyo.
Brrrr !!
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte - Thierry Jonquet
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, Thierry Jonquet, Points, col. Roman Noir, 2006
Present is dark, but there's no future
Thierry Jonquet est un maître du roman noir français, et ce, depuis belle lurette. Il écrit bien, c'est clair, efficace, sans fioritures.
L'alexandrin qui donne son titre au bouquin est emprunté à un poème d'Hugo, dans lequel le grand homme brocardait la peur du bourgeois envers la populace, après la Commune.
C'est en effet un petit tour d'horizon des peurs urbaines d'aujourd'hui auquel se livre Jonquet. Avec un dénominateur commun, la jeunesse des banlieues. Tout y passe : émeutes, casseurs, pouvoir des caïds, menace intégriste, spectre du terrorisme. Et même la violence scolaire, les "incivilités", vues à travers les yeux d'une jeune prof idéaliste, et juive. Parce qu'on n'évite pas le rappel du "retour de la bête immonde" antisémite, version "téci". Le petit Arabe méritant verra ses rêves d'artiste s'écrouler après une erreur médicale et virera jihadiste, le papa "première génération" se réfugie dans l'alcool, et même chez les bourgeois d'à côté, le rejeton cinglé joue les Charles Manson, entre un père absent et une mère dépressive. Bien sûr la justice est impuissante, et la police dépassée.
Tout va mal, donc.
Et pour qu'on se persuade bien que tout est noir et qu'il n'y a pluuus d'espoââr, l'utopie est définitivement disqualifiée à travers le militant gauchiste de service (comme le fut un jour Thierry Jonquet), prof aigri, dogmatique, ringard et malhonnête. Voilà, comme ça, si on n'a pas compris...
C'est bien, quand même.
Les hommes qui n'aimaient pas les femmes - Stieg Larsson
Les hommes qui n'aimaient pas les femmes, Millenium T. 1, Stieg Larsson, Actes Sud, col. Actes Noirs
Un vrai chef d'œuvre du genre
Contrairement à ce que le titre pourrait laisser entendre, il ne s'agit pas d'un pamphlet rétrograde, mais d'un ex-cel-lent polar.
On ne va pas dire grand chose de l'histoire, on a trop apprécié de la découvrir page après page pour priver les futurs lecteurs de ce chef d'œuvre (oui, oui) du plaisir de la découvrir.
Sachez seulement qu'on y trouve un journaliste d'investigation honnête et opiniâtre (et condamné pour diffamation), une hackeuse surdouée, gothique et sociopathe, victime d'un complot d'État (et très forte à la bagarre), de gros méchants, bien tarés et bien vicieux, des secrets de famille très très inavouables, et des secrets d'État très très inavouables aussi.
J'ai adoré ces personnages, l'intrigue particulièrement retorse, les rebondissements, et un côté finalement un peu plus sobre que dans les thrillers américains : ici, pas de torture à tour de bras, de super-flics ultra-violents, de scènes de guerre urbaine. On est en Europe, et du Nord qui plus est.
On ne peut que déplorer la disparition de son auteur, quelques jours à peine après avoir remis son manuscrit à l'éditeur, comme dans un roman...
Pour se consoler, on se jettera sur les deux autres tomes de la trilogie. Dès qu'on aura refermé le premier.
Flashpoint - Mainak Dhar

Flashpoint, Mainak Dhar, Actes Sud, col. Actes Noirs, 2008
Un war-game romancé
Bon, on est averti d'emblée : au départ ce roman n'était envisagé que comme un "exercice dans le genre du war game", dixit son auteur.
C'est vrai qu'on y apprend pas mal de choses sur comment remettre au goût du jour des chars russes un peu obsolètes, ou comment se monter une armée de l'air pour pas trop cher.
Il faut dire que contrairement à la plupart des romans de politique-fiction, celui-ci ne développe pas une énième version des Etats-Unis sauvent le monde du péril rouge/du fanatisme islamiste/du terroriste surdoué qui leur en veut à mort pour x raisons (femme et enfants massacrés malencontreusement, en général)
M. Dhar est Indien, féru de chose militaire, et c'est donc du côté du sous-continent que se joue le sort (d'une partie, il reste modeste) du monde. Entre l'Inde, donc, et son voisin et ennemi de toujours, le Pakistan, tombé sous la férule des pires extrémistes musulmans... Le PIB des protagonistes limite un peu le déballage technologique et le recours massif aux machines de guerre genre "desert storm", mais attention, hein, on a quand même affaire à deux puissances nucléaires. Pression il y a, tout de même...
C'est bourré de citations de Sun Tse et de Clausewitz (on sent qu'on sera plus fort aux échecs, après), c'est aussi très bien documenté, et ça se veut très réaliste.
Mais pour faire de cet "exercice" un roman, M. Dhar nous fabrique des personnages un peu lisses, la plupart beaux-sportifs-moralement-bien-droits-dans-leurs-bottes-avec-du-courage-à-revendre (pour les gentils), ou vraiment pas gentils, pour les méchants. Avec ce qu'il faut de pas trop pourris chez les pourris pour pouvoir faire la paix à la fin, quand même.
Bon, là c'est un peu balourd et les ficelles sont plutôt des cordages de marine (de destroyers classe III).
N'empêche, pour ceux qui aiment bien le kaki-bleu marine (en virtuel), c'est plaisant, assez original, et plutôt bien construit.

La dernière arme - Philip Le Roy
La dernière arme, Philip Le Roy, Points Thriller, 2007.
La libre entreprise sauvera le monde
Ca commence plutôt bien : dans un monde presque contemporain, où les gros problèmes semblent commencer à se résoudre (pollution, Moyen-Orient, etc.), commence une série de disparitions complètement mystérieuses. Des jeunes filles qui se volatilisent, littéralement, sous les yeux mêmes de témoins abasourdis. Elles sont toutes belles, brillantes... Et proches, très proches des grands de ce monde. Tataaaa ! Ca sent bon le thriller planétaire, la guerre de barbouzes, la mafia-toute-puissante-qui-étend-ses-tentacules, bref, du costaud, du bon, du lourd. On s'apprête à savourer un Jason Bourne de chez nous, un James Bond frenchie...
Justement, voici le héros qui arrive. Il doit être vraiment très spécial pour qu'on aille le chercher au fond du fond du trou du cul du monde où il vit, retiré sur une plage, de méditation zen et de l'air du temps (ah oui, et de la pratique intensive des arts martiaux, ça lui servira). Hum, on espère qu'on ne nous fera pas le coup du "nan, j'irai pas, le monde c'est du caca, qu'il se débrouille tout seul !"
Euh, ben... Si. Car Monsieur a perdu sa femme chérie dans d'atroces circonstances, alors, ça va, le monde, il a déjà donné.
Donc il refuse l'enquête et le bouquin finit à la page 20.
Meuuuh nooon !! Finalement il veut bien, quand même. Bon, on tord un peu la bouche, mais on continue (après tout, on l'a payé, le livre). En plus d'être un vrai philosophe, façon Van Damme qui aurait lu un Découvertes Gallimard sur Les philosophies orientales ("pour sortir d'une impasse, il faut reculer", "la nuit ne fait pas d'ombre", etc. ), c'est un super-super profiler : si tu lui montres une rédaction de CM2 d'un disparu, il sait te dire si le tueur est sorti par l'ascenseur ou l'escalier... Bon, on passe outre, et on décide de faire avec, quand même. L'histoire se déroule, à un rythme soutenu comme il se doit, et les mystères s'accumulent. De ce point de vue, ça va, en gros. Monsieur Le Roy a lu ce qu'il fallait de Ludlum (voire de Clancy, le soupçonne-t-on), et il tricote correctement son suspense. On saute du Japon à l'Afrique, de la Sicile aux Balkans, on passe des milliardaires paranos aux parrains de la mafia, ça se poursuit, ça se canarde et ça se cogne dur. On est dans les standards du genre.
Mais chacun sait qu'avec ce qui ressemble à un bon gros complot planétaire, on n'échappera pas à un petit laïus sur "le monde ne tourne pas rond, on va te le niquer/sauver (là, on ne sait pas encore) une bonne fois pour toutes". Qui sont ces super-executive-women ? Des Mata-Hari altermondialistes ? Des agentes secrètes de la Banque Mondiale et du FMI ? Et qui les pourchasse ? Pour le mieux ou pour le pire ? Qui sont les vrais gentils dans ce monde de faux-semblants et de collusions inavouables ??
Et puis... Catastrophe. Le discours.
"La mondialisation apporte du travail et de la richesse au plus grand nombre, sans tenir compte des frontières, ni des régimes politiques. La croissance économique réduit la pauvreté plus efficacement que les gouvernements corrompus, les juntes militaires ou les ONG qui médiatisent des clichés d'enfants décharnés pour renflouer leurs comptes bancaires"(c'est page 291)
Celle qui dit ça, pas encore volatilisée, c'est une de ces amazones qui sauve le monde. Elle, c'est en implantant une usine Coca-Cola en Ethiopie (si, si).
On espère, un peu fébrile, le second degré, le retournement, le clin d'œil de l'auteur, mais... Non. Il y croit vraiment, à son speech. Et en remettra encore quelques couches, au cas où. Il faut dire que Philip Le Roy a beaucoup voyagé, il connait donc le monde, le vrai. Il ne fait pas dans le bien-pensant-occidental-de-gauche. Et le dit sur son blog.
Bon, ben après notre héros trouve une île secrète, genre L'homme au pistolet d'or, sauve un régiment de putes des mains cruelles d'affreux trafiquants albanais, tue plein de mafieux russes, de Serbes sadiques, dévoile le secret des disparitions (des opérations des services secrets du monde entier, hyper-bien menées. Ouais, ouais, c'était ça, en fait...).
Et conclut par un regard désabusé sur le monde.
On peut éviter, donc.

